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19 novembre 2010 |  0 like   |  5 vues

Anne Marie Garat : Quand textes et images convergent

Lorsque j’étais étudiant à l’école de photographie de Vevey (2006-2008), Anne-Marie Garat nous avait proposé comme exercice, de nous inspirer d’une image faisant partie de notre propre production photographique et d’écrire une petite nouvelle de trois pages environ. L’objectif principale de cet exercice consistait à se forger un style personnel d’écriture. Cela permettait aussi à mieux cerner nos intentions sur nos travaux personnels. L’écriture, ou pour mieux préciser la prose, permet d’approfondir un projet photographique, de lui en donner une essence propre.

J’ai donc décidé de vous faire partager mon texte.

SynopsisDurant le carnaval, grand-mère lit un chapitre de l’ancien testament. Au même moment où elle imagine une scène théologique, un enfant, accompagné par grand-père, rentre. Il saigne. Ceci se produit dans les années septante à Rossano, en Calabre (Italie du sud).

Il fait chaud et lumineux dans l’appartement. Grand-mère Teresa, assise sur une petite chaise en osier, lit en revue un chapitre de l’Ancien Testament. Elle est habillée tout en noir. Ses cheveux noirs et lisses tombent sensuellement sur ses épaules taillées à la manière d’une déesse grecque. Ses yeux, en forme d’olive, reflètent la douceur et  la fermeté d’une sudiste. Elle porte un collier couleur miel autour du cou que le directeur de l’hôpital lui remit lors de sa mise à la retraite. Elle dispose d’une petite table rectangulaire, sur laquelle se trouve un panier rougeâtre construit en bois de bambou rempli d’agrumes. L’odeur de ces fruits répand naturellement une odeur de bergamote à travers la petite pièce. Un crayon à demi cassé disposé à l’intérieur d’un petit calepin noir sur lequel est inscrit  «rappelle-toi ! » est situé à côté du panier. Seule une vieille bibliothèque située à droite de la table ainsi qu’une horloge suisse, accrochée au-dessus de la bibliothèque, meuble la pièce. Le temps semble s’être effacé pour toujours.

Un grand balcon, situé au-dessus de la place Dante, réceptionne toute la lumière pour la filtrer délicatement à travers la pièce. Tel le phénomène optique de la diffraction, la lumière, en passant à travers un trou dans le store, vient parfois caresser le visage de grand-mère. Cette lumière me donna souvent l’impression qu’elle incarna, durant un bref moment, une sainte en pleine communion spirituelle. Elle tenait à ce que des sons produits à l’extérieur par des gens soient mélangés avec la quotidienne et ambitieuse lecture qu’elle entreprenait. Le temps semble effacé pour toujours dans cette pièce.

Soudainement, grand-mère entend un enfant qui pleure et s’arrête de lire pendant un instant. Une voix d’adulte s’élève au loin, mais elle n’y prête pas spécialement d’importance. Elle pose son livre sur la table et frotte délicatement ses yeux fermés. Un nuage fin passe devant le soleil et diffuse maintenant  la lumière dans la pièce. Au même moment, elle presse ses joues avec sa main droite et se met à imaginer une scène obscure dans laquelle figure Jésus-Christ qui, bras levés vers le ciel et debout face à la mer rugissante, souffre et pleure devant ses apôtres qui le fixent attentivement. Son regard est porté sur l’horreur du paysage environnant. La terre, sèche et désertique, qui craquelle sous leurs pieds nus, entoure les personnes. Un malaise tocsin la guette. Elle se lève et ouvre les stores.

Une porte s’ouvre. Un enfant, accompagné par grand-père, rentre et traverse le long et sombre corridor qui mène au salon et à la petite pièce. Grand-mère ne se retourne pas. Elle regarde dehors et essaye de deviner quel enfant du quartier était-ce. Agité par la situation dans laquelle grand-père se trouve, il se dirige vers la salle de bains pour prendre une lavette et du désinfectant. Alors que l’enfant agonise, grand-mère décide de se retourner. Il saigne au-dessus des deux mains et aux pieds. Le pantalon court est à moitié déchiré et les petites sandalettes trouées. L’enfant se couche par terre, baisse la tête et se met à basculer son corps pour essayer d’oublier ces douleurs atroces.

Grand-mère voit la scène avec distance et fait  un signe de la croix sur son corps. Bénédiction exigée par Dieu. Au même moment qu’un rayon de soleil traverse la pièce, elle se lève et va en direction de son mari. Elle lui prend la main droite, la serre fort contre la sienne puis lui demande de fermer les yeux.

Titre de la nouvelle : Carnevale Auteur : Silvio Mucaria année de production et parution : 2007

Née en 1946, Anne Marie Garat enseigne le cinéma et la photographie, elle donne également des workshop’s dans différentes écoles supérieures en cinématographie et photographie.

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