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Une semaine, un disque: Herman Düne, « Strange Moosic »

Laissons un peu de côté ce carcan d’actualité qui oblige le chroniqueur à s’alimenter. Que fait-on du recul dans tout ça? Car les connaisseurs, qui ne pourrons m’en vouloir très longtemps, se rendront vite compte que la salade que je leur sers aujourd’hui n’est pas des plus fraîches. Contrairement à la verdure mais tel une frite Mc Donald’s – clin d’oeil au cruel besoin d’espace américain du groupe en question – un bon disque peut traverser le temps sans encombres. J’ai bien dit « bon disque ». Et puis allez, celui-ci fête à peine une année d’existence, faut pas pousser… Mais ne croyez pas que ceci est un oubli de ma part. C’est plutôt un test, une expérimentation qui s’enrichit chaque fois un peu plus, quand pour la énième fois l’aiguille de ma platine ponctue ce disque lo-fi étonnant et atypique. Alors, le faire tourner durant quatre saisons aurait pu, aurait du, me faire forger une raison. Ou pas. Au coeur des tendances il y a une quinzaine d’années, on a fini par tout mettre dans le lo-fi. Au point d’avoir sabré des carrières pourtant bien engagées (Beck)? Herman Düne, eux,  se sont entichés d’un genre plus en phase avec leur époque: l’antifolk. En dehors de toute logique commerciale, ils n’ont visiblement pas de mal à (sup)porter leur étiquette internationale de valeur sûre. Et puis, leurs gueules criantes de banalité et leurs barbes mal peignées ne trahiront jamais leur parti pris indé.

En plus d’avoir publié une dizaine de disques en autant d’années, Herman Düne traînent derrière eux de vrais éditions limitées, et même quelques albums à s’arracher sur ebay – le chanceux qui possède « Switzerland heritage » (2001) est un homme riche. Sans vraiment avoir à leur poser la question, c’est le folk électrifié « Dylanien » et le charme vocal « Buddy Hollien » qui nous saisissent en premier lieu, pratiquement comme à chaque fois. Mais « Strange Moosic », qui met fin à trois ans d’un silence peu coutumier, est gorgé d’amour choyé, fragile, simple et apaisé. « I try to make fell better when you feel bad » chante le charismatique David-Ivar Herman Dune, qui par la même s’impose en guérisseur délicat (« Lay your head on my chest« ), nous laissant dériver vers une décontraction toute mélancolique aux arrangements extrêmement bien soignés (« Tell me something i don’t know« ). Si l’innocence des sixties était prédisposée à favoriser les grands disques folk, l’esthétisme que nous offre Herman Düne après dix ans de carrière pourfend gracieusement la nostalgie. Fidèles aux principes artisanaux du groupe, ces douze plages sont taillées pour la route des vacances. Soit-disant enregistrées trop au Nord (Portland) pour faire de « Strange moosic » un disque californien? Il en a pourtant toute la saveur et tout le pacifisme…

Gyslain Lancement

Iron Maiden, « En vivo »: la vierge de fer quoi?

Depuis le retour de Bruce Dickinson il y a environ 12 ans, c’est devenu une tradition. La grosse machine Iron Maiden nous offre un live après chaque album, résultat en principe d’une tournée dantesque et unanime dont eux seuls ont le secret. Jugé plutôt has-been sur le vieux continent mais adulé partout ailleurs, le groupe n’en fait qu’à sa tête et n’en finit plus de ramener la même question sur le tapis: Iron Maiden est-il le dernier grand groupe? En terme d’inspiration, d’investissement et d’admiration, encore une fois, on peine à en douter. Pour sa part, phénomène rare: aucun groupe de métal n’a jamais rassemblé tant de fidèles qu’Iron Maiden. Amis métalleux de tous bords, un genou à terre devant cette vierge de fer qui partout où elle apparait déchaîne les passions autant qu’elle fédère. Ce n’est pas l’Estadio National de Santiago (Chili) et ses 50 000 aficionados confinés à la fanittude absolue qui diront le contraire. Pourtant le groupe n’a jamais laissé son public le gouverner, prenant dès le début la vie du bon côté et abandonnant les failles auto-parodiques aux icônes abimés du « rock’n'roll way of life » (Mötley Crüe, Metallica…). Rock-star sans le savoir, les six membres de Maiden récoltent dans la sympathie de leur public la prévoyance d’un groupe qui a su prendre son pied au sérieux.

Il est vrai qu’à la sortie de « Final frontier » (2010), la presse s’était montrée snob, jugeant un peu hâtivement la quinzième galette du groupe, somme toute à la pointe de la production moderne et de l’agressivité passéiste, mais sans jamais saturer. Le défendre sur scène? Une formalité artistique que l’on constate rapidement étouffée – après visionnage du making of d’1h30 – par la complexité logistique qu’Ed Force One (avion officiel de la tournée) transporte sur les quatre continents: le Boeing le plus trash du tarmac paraît limite plus fatigué que ses occupants et avale les tonnes et les miles sans avoir trop le choix. Filmée par une vingtaine de caméras HD, la setlist d’ »En vivo » ne pioche pas trop dans le répertoire ancien de la bande mais offre tout de même son lot de classiques infatigables (« 2 minutes to midnight », « The wicker man », Hallowed be thy name », « Fear of the dark » – comme si un concert d’Iron Maiden réussi était conditionné à cette peur de la nuit!), mélangés à de l’actuel maitrisé de bout en bout (« El dorado », « Coming home », « When the wild wind blows ») qui glace le sang en même temps qu’il réchauffe les artères, voir qu’il gonfle à plein les poumons d’une formation à la cinquantaine époustouflante et vierge d’aucune excentricité. Peu de groupes de heavy-métal, aussi crépusculaires soient-ils, vous laisseront autant de frissons sur la peau et d’acouphène aux oreilles qu’Iron Maiden. Inutile de leur souhaiter longue vie, la légende est acquise.

Gyslain Lancement

\ »En vivo\ » disponible en double DVD, Bluray, CD et Vinyl

Une semaine, un disque: Amadou et Mariam, « Folila »

Avec le recul, c’est peut-être ce qui aurait le plus ressemblé à un poisson d’avril. Mais réduire ce nouvel album d’Amadou et Mariam à la seule participation de Bertrand Cantat serait une erreur, même si le puncheur apparaît sur la quasi totalité des titres. Il est vrai qu’après des années de galères, le bordelais a plus eu besoin de la bonne humeur malienne d’Amadou et Mariam qu’eux même auraient pu se sentir embarrassés par la décennie médiatique maligne de l’ex-Noir Désir. Rappel des faits: le déchirement puis la séparation du groupe de Rock français le plus crédible des vingt dernières années, la fin d’un quatuor camarade rouge coco qui a prolongé la vie du communisme par les décibels. Reste à savoir si les derniers fans suivront les nouvelles aventures d’un chanteur (et d’un mouvement?) meurtri. Passé les présentations, Cantat s’en va rejoindre à l’aveugle la poussière centre-africaine après avoir rongé la froideur carcérale lituanienne. Des sombres héros de la vie qui redonnent la vue à un artiste à l’horizon flouté par la polémique qu’il a semé. Qui dit mieux comme définition de l’hospitalité africaine?

Après Manu Chao sur « Un Dimanche à Bamako » (2004) ou Damon Albarn (Blur) et sa lumineuse participation à « Welcome to Mali » (2008) – véritable confcall de l’amour – c’est au tour de Bertrand Cantat de revivre au contact des époux maliens. Même si dans le fond, les faits sont plutôt du genre graves et résistants, Amadou l’assure: « Ce qui nous a attiré, c’est sa performance artistique. Il faut évoluer, changer la vie, ne pas rester statique. Il y a des reconversions et des choses qui peuvent arriver sans le vouloir. La musique est là pour ça. »  Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le blues aride d’Amadou et Mariam apporte une bouffée rafraîchissante à l’actualité musicale, une contribution sans artifices à un genre en quête d’espoir, et qui semble ici avoir besoin de passer par l’Afrique pour se retrouver. Sous cette décontraction parolière et ces élans d’amour au premier degré (« Sans toi », « Chérie »), nos inséparables cachent véritablement une conscience positive naturelle et un sens inné de la mélodie. Etre pote avec tout le monde est une chose, mais réussir à se faire aimer sur les quatre continents en est une autre. Et c’est encore à coup de collaboration fructueuses que nos deux ambassadeurs vont étendre leur rayonnement. Prenez de la guest afro-américaine tendance et talentueuse comme Santigold, Amp Fidler, TV on the radio ou Theophilus London, et vous obtiendrez un mélange groove-rock-tribal plus que séduisant (« Wily Kataso », « Wari »), scratchy (« Nebe miri »), bien aidé par un Amadou aux accords blues toujours en place (« Bagnale »), et qui n’hésite pas à mélanger psychédélisme black et lévitation chamanique (« Dougou badia »). Mais le plus intéressant reste l’incursion du repenti blanc, apportant son aide vocale à une Afrique décomplexée qui a envie de s’ouvrir au monde entier, du Cantat profane et sacré (« Oh Amadou »), amoureux écorché (« Africa mon Afrique »), marabouté dans une cause qu’il ne lâchera sous aucun prétexte (« Another way »). Africa, c’est plus fort que toi. Certes, l’expansion mondiale du duo relègue un peu plus au second plan l’intimité qui a fait leur force, mais elle permet à la musique d’avancer avec sourire et naïveté. En route pour la joie?

Gyslain Lancement

Album \ »Folila\ » disponible en CD

Une semaine, un disque: François & the Atlas mountain, « E volo love »

Les groupes français signés sur le label Domino Records ne sont pas légion. Allez,  les « François and the Atlas mountain » premiers du nom n’auront pas à se trouver de complexes, même si, en guise de réflexe conditionné, on citera plus volontiers les Arctic Monkeys ou les Kills au sujet de leur maison de disque commune, qui dispose néanmoins d’une antenne dans les presque beaux quartiers de Paris. Qu’est-ce que l’on connaît de l’Atlas? Mis à part des éditions encyclopédiques que l’on gagne dans les émissions pour vieux où bien une chaîne de montagnes gardée par des touaregs intermittents qui s’efforcent de sourire tant bien que mal sur des photos de vacances low-cost… Paye ta culture. Les yeux fermés, à l’écoute des ambiances « musique du monde » d’une partie des morceaux du groupe et faisant fi d’un visuel tendance folle à paillettes, on pourrait se dire: mieux qu’un souvenir de vacances, le mirage bienfaisant du rock viendrait-il des dunes? Fausse joie, François le français est juste un voyageur intelligent, un curieux passenger qui connaît la jonction Bristol-Charentes maritimes mieux qu’un skipper franglais. Précision qui a son importance, le groupe se cherche un pied à terre musical depuis 2009 – sans en donner l’impression, soyons sérieux – oscillant entre l’immensité sablonneuse et la plaine inondable. Vous voyez là-haut sur cette colline? François and the Atlas mountain semblent bien être là où on les attendait.

Le Rock hexagonal n’a jamais paru meilleur que lorsque l’on a du mal à le cerner, quand l’obligation de lui trouver un pedigree parisien ne colle pas avec le tatouage semi-provincial qu’il a sous l’oreille. Si aborder l’anglais chanté laisse transparaître un accent à couper au couteau, les influences mélodiques dépassent aisément les frontières, sans vraiment toucher terre. En abandonnant le schéma couplet-refrain aux ondes FM – qui préfèreront de toute façon les ignorer, trop compliqué – la pop désaltérante du groupe déroule un optimisme à géométrie variable (« Bail eternal »). Leur poésie planante prend des significations multiples et colorées, François Marry (le fondateur) brouillant les pistes à force d’alterner délicatement les langues (« City kiss », « Azrou tune »), la naïveté enchanteresse (« Muddy heart ») et les sollicitations langoureuses (« Cherchant des ponts », « Edge of town »). En fouillant bien, et après avoir trouvé du Dominique A – mais pas que ça – un peu partout dans ce « E Volo love », on aurait tort d’ignorer l’instinct créatif qui ressort de ce melting-pot pop flanqué d’une identité à la fois fraîche et racée (« Buried treasures »), lancé sereinement à la poursuite d’un beau-bizarre hétéroclite et moderne (« Slow love », « Les plus beaux », « Piscine »). Finalement, demander aux « François and the Atlas mountain » de représenter la France à l’Eurovision reviendrait à se la péter, et tout compte fait, ça ne servirait à rien.

Gyslain Lancement

Album « E Volo love » des François and the Atlas mountain disponible en CD et Vinyl (Distr. Musikvertrieb)

Une semaine, un disque: The Stranglers, « Giants »

C’est dans les vieux groupes que l’on fait le meilleur rock. Cette année, on l’a compris en trois mois. Pas mieux que l’an passé. Les jeunots du métier ont beau enfiler leur bleu de chauffe propret sans tâche, il en ressort toujours du moins bien qu’avant, chiffonné, froissé, salit. Et ce qu’il y a de bien avec les groupes dits « de vieux », c’est qu’ils font de bons disques sans qu’on le leur demande. Elément qui fait aussi que depuis les Libertines, voire l’éclosion des Arctic Monkeys, on se fait chier dans le rock british. Alors, un mois avant la sortie d’un énième album du parrain mod Paul Weller, ce sont les géants Stranglers qui s’y collent. Jean-Jacques Burnel, mythique bassiste du combo post-Punk, a toujours gardé l’état d’esprit du mouvement radical à crête auquel il appartient: « quand j’étais jeune, j’ai tout fait pour ne pas devenir vieux. C’est frustrant d’être encore en vie après avoir tout essayé. De plus, on vit dans une petite époque où il n’y a pas de grandes idées, alors aux vieux schnoks de se rebeller, 60 ans et toujours le poing levé… ». Pas que des brutes de Neandertal on vous dit. Les « étrangleurs » sont les derniers piliers encore debout du tourbillon révolutionnaire tant aimé de Miss Thatcher. Peut-être parce que leur new-wave s’étendait plus loin que les trois accords aiguisés des Sex Pistols, et aujourd’hui, à l’aube des check-up et autres tripotages uro-génitaux, les anciens avancent une main dans le froc et le majeur tendu vers le haut. Les Punk, plus ça devient vieux…

Rois de la provocation, géants de l’imprécation, on est pris à la gorge, d’entrée. Visez la pochette! Une balançoire, quatre cordes, quatre pendus. Violence délibérée sur fond de liberté folle. Et dès les premières mesures, la basse de Burnel tapote, vrombit, provoque, agresse: le baromètre d’un bon disque des Stranglers. Réconcilié avec ses fans, le groupe peut (enfin) s’appuyer sur un line-up stable, et ça s’entend. Guitare et basse se partagent la motricité rugissante de l’album (« Giants », « Boom Boom »), les claviers psycho-décérébrés nous rappellent au bon souvenir des Doors, et les baguettes de Jet Black – batteur de 73 ans – narguent tout bonnement une jeunesse qui a cessé de lui courir après, découragée par tant d’intemporalité. Si l’inspiration semble être revenue, l’efficacité, le groove et la rythmique tranchante (« Lowlands », « Time was on my side », « 15 steps ») sont la photographie des années fastes du groupe (« No more heroes » en 1977 et « Black and white » en 1978″). On retrouve un groupe comme on l’avait laissé: différent, nonchalant (« My fickle resolve ») et audacieux (« Adios », « Mercury rising »). Il n’est jamais trop tard pour être reconnu à sa juste valeur, et c’est ce qui fait de « Giants » un emmerdeur, un revers de la main qui envoie la nouvelle génération se refaire une virilité.

Gyslain Lancement

Nouvel album des Stranglers, \ »Giants\ », disponible en magasin

 

Une semaine, un disque: Bruce Springsteen, « Wrecking ball »

Avec la mort de Clarence Clemons, on a craint le pire, mais sans vraiment paniquer. Orphelin de son saxophoniste légendaire, Bruce Springsteen, le coeur gros, a immédiatement tenu à mettre les choses au clair: « le E Street Band s’arrêtera quand on sera tous morts ». Se morfondre dans la tristesse n’est pas la solution, le Boss du New-Jersey chante les souvenirs mieux que quiconque, et en signe d’une amitié fidèle de plus de quarante années, on retiendra cet hommage, poétique et éternel. Morceaux choisis: « We were united, we were strong, we were righteous, we were unmovable, we were funny, we were corny as hell and as serious as death itself… I’ll miss my friend, his sax, and the force of nature that was his sound… Clarence was big and he made me feel, think, love, and dream big. How big was the big man? Too fucking big to die ». Bâtisseur d’une carrière hors normes, d’un courant musical intemporel et qui synthétise tout ce que le Rock a connu avant lui, Bruce Springsteen a, en dix-sept albums studio, rendu divine la parole d’un certain Jon Landau, qui déclara le 9 Mai 1974 au magazine Rolling Stone: « j’ai vu le futur du Rock’n'roll, il se nomme Bruce Springsteen ». La suite, on la connaît, les deux hommes vont vivre une amitié durable et collaborer sur des disques aussi majestueux qu’indispensable (« Born to run », « Darkness on the edge of town », « The River ») à qui s’intéresse à la trajectoire du Rock post-Viet-nam. Plus qu’un porte parole des joies et des peines du peuple, le Boss est une figure mondiale, un mec que l’on adore presque instantanément, une super-star qui a basée sa vie sur une prise de risques et une générosité sans limites. Springsteen président?

Engagé et à tendance coléreuse, Bruce est évidemment un grand sentimental qui n’oublie pas d’où il vient. A tous ceux qui l’ignorent, ce « Wrecking ball » est un ultime clin d’oeil démolisseur – amorcé lors de sa précédente tournée en version plus soft scéniquement parlant – à l’un des symboles de sa vie, de sa jeunesse, en bon américain banlieusard qu’il a été: la destruction du Giants stadium, enceinte mythique qui a vu les plus grands champions effectuer leur « best shots ». Springsteen et son E Street Band y ont donné les derniers concerts à l’automne 2009, autant de vestiges intangibles qui rayonnent encore dans les yeux de milliers de Boss-addict. Pour ce nouveau disque, Bruce a retrouvé Jon Landau à la production, et dès les premières notes, il prend soin de nos oreilles d’habitués: « We take care of our own » transpire déjà comme un classique. Difficile de trouver quelconque défaut à chacun des onze titres qui ornent l’album, on laissera ce dur labeur aux rapaces – il est toujours temps de se repentir – que le gros oeuvre springsteenien ne fait pas becter. Bruce fait du classique couillu (« Land of hopes and dreams »), des compositions de bas-ventre (« Wrecking ball »), mêlant du rock à dépoussiérer les saloon (« Easy money », « Shackled and drown ») à du recyclage country brûlant (« We are alive ») qui va lorgner vers le mariachi de Cash. Plus surprenante encore, sa collaboration avec l’ex RATM Tom Morello – caché depuis quatre albums sous le pseudonyme de « The Nightwatchman » – autre figure engagée, qui apporte ses effets et ses gimmicks inimitables(« Jack of all trades », « This depression »), ainsi qu’un entrain populaire sur lequel les deux compères semblent s’être rejoints (« Death to my hometown »). Si tout cela nous laisse impatient quant à son futur tour des stades, « Wrecking ball » chasse définitivement le syndrome du vieux con et  nous assure d’une chose: à 62 ans, Springsteen est inarrêtable.

Gyslain Lancement

\ »Wrecking Ball\ », disponible en CD et Vinyl (Sony Music)

Bruce Springsteen et le E Street Band seront en concert le 09 Juillet 2012 au Letzigrund Stadion (Zurich)

Une semaine, un disque: Mark Lanegan, « Blues Funeral »

Au fond, pour quelles raisons connaît-on Mark Lanegan? Sa grosse voix le pose en grand méchant loup du Rock, sa « rauquitude » de bête en fait le partenaire idéal de la belle Isobel Campbell, et son passé au sein des Queens Of The Stone Age lui confère le bagou précoce d’un rockeur de l’âge de pierre. Ce qui lui manquera toujours? Le diable qui habite déjà Nick Cave – depuis qu’il a quitté Jim Morrison il y a quarante ans. Mais tout bien réfléchi, lorsqu’il s’agit de Blues tendance baroque, Mark Lanegan remue le sombre et la torture mentale comme personne. Ancien membre des Screaming Trees (et leurs sept albums en onze ans!!), il serait exagéré d’en faire un papa du grunge – on va parler stoner – mais depuis les « Gutter Twins » (2008), sans aucun doute la plus belle collaboration après son dernier album solo en date (« Bubblegum » en 2004), Lanegan a enchaîné les projets prête-voix sans que l’on n’y prête un intérêt poussé. A nouveau seul, moins clodo mais aussi profond qu’un Tom Waits, Lanegan veut rester fidèle à sa réputation et toucher l’auditeur en plein coeur. En un coup.

Que l’on soit bien d’accord, Lanegan n’enterre pas le blues. Musique d’esclave certes, blues de blanc évidemment, ce « Blue Funeral » est chargé d’une rugosité opaque qui laisse à peine percer le jour. Pas si difficile de s’enfoncer dans le profond Lanegan, son rock laisse pousser la saturation comme une mauvaise herbe (« Riot in my house ») et ses sentiments germent à priori dans la mélancolie (« The gravedigger’s song »). Marche funèbre ou complainte saugrenue? Mark Lanegan ne fait pas d’impairs, se veux perfide et tortueux (« Harborview hospital », « Ode to sad disco »), se saigne d’un hommage à ses « pères » (« Bleeding Nuddy Water », « Phantasmagoria blues »), en n’oubliant pas, au passage, de montrer que gothique peut rimer avec mélodique (« Gray goes black »). Rassurant. Les mâchoires serrées, on ne fera pas la fine bouche devant tant d’impassibilité vodouesque(« St Louis Elegy »), et puis quand bien même, les grands blancs s’y casseraient les dents (« Quiver Syndrom »). Sincèrement, la musique de Mark Lanegan sera toujours moins incisive que n’importe quel album de Nick Cave, mais elle bouchera aisément les dents creuses. Des petites alors…

Album \ »Blues Funeral\ », disponible en CD et Vinyl (Musikvertrieb)

Une semaine, un disque: Bénabar, « Les bénéfices du doute »

Bénabar a une sensibilité de gauche. Il y a un mois, Charlie Hebdo brûlait sous les flammes haineuses d’une bande de lâches incapables d’assimiler le concept de la liberté d’expression. Deux semaines après ce scandale (étouffé depuis par les aberrations politiques liées au sauvetage de l’Euro), on ouvrait un Charlie en partie consumé mais à l’ironie et à la sympathie décuplées, pour peu que l’on préfère voir la vie de façon décalée. En page 7, courrier des lecteurs, un coup de gueule presque anonyme – pour celui qui ne prend le temps de déguster les sermons de ses fidèles – signé Bénabar, chanteur. Coup d’gueule d’un artiste devenu homme mûr et qui reste connecté au satirique via la presse. Merci pour tes sources, Bénabar. Surtout qu’à son sujet, on a tous eu peur. A la sortie d’ »Infréquentable » (2008) – il faut le dire assez moyen – la critique ne l’a pas loupé. Le revers en pleine face d’un dîner annulé à la dernière minute? Le phénomène s’y apparente. Malgré l’ambivalence humoristique de son « dîner », on a senti qu’il aurait du mal à s’en remettre, que le fait de rester sous la couette doublé d’une popularité aussi soudaine que disproportionnée allait forcément lui revenir dans la figure. Il fallait remettre les choses entre quatre murs, et un toit.

Lui se dit infréquentable, nous le savons devenu incontournable. En quinze ans de carrière, Bruno Nicolini a toujours aimé la vie, mais avec une particularité: tirer les bénéfices du doute de chaque décennie de l’existence d’un homme, à vingt ans, trente ans ou aujourd’hui quarante ans. Son bel humour s’est bonifié, de sa participation aux scénarios de la série H – on n’a jamais fait plus drôle en sitcom franco-black-blanc-beur -, ses rôles pas incognito au cinéma et ses bandes originales de films. D’accord, ce qui peut agacer le côté punk qui sommeille en chacun de nous, c’est son acceptation de tout, son penchant sympa avec tout le monde, comme si sa notoriété se complaisait dans tout ça. Les minarets, les mariages gay ou le prêt-à-penser , Bénabar s’en fout assez pour les chanter avec modération. Et puis d’entrée, il nous emmerde (« Politiquement correct »)! Passés les sujets de société et les envies de déranger (« L’agneau », « Différents »), Bénabar propose ce qu’il sait faire de mieux en collant des parties de vie sur ses chansons. Toutes les manières d’enrhumer un homme sont bel et bien là (« Les râteaux »), sans oublier les angoisses d’un père qui vient de passer quadra (« Alors c’est ça ma vie? ») et qui complexe (« Faute de goût »). L’artiste chante les problèmes de son âge, conte l’histoire du mec de quarante ans qui doute, sur fond de dégoût politique: la crise de la quarantaine de l’homme 2011? Finalement, Bénabar ne change pas trop, il nous prend par la main et continue de chanter avec légèreté les choses (pas si) simples de la vie. Il a bien fait de tirer des « Bénéfices du doute », notre sourire est toujours là et sa popularité aussi. Soyons fous, puisqu’il aime ça. Après tout Bénabar, c’est un peu notre Charles Trénet moderne, en plus bobo et moins collabo.

\ »Les bénéfices du doute\ », disponible en CD et Livre-CD (Sony Music)

Une semaine, un disque: Noel Gallagher, « High flying birds »

La question n’est pas de savoir si l’on aime Oasis ou pas. Et pour beaucoup, le frère Noël est une ordure. La raison? L’ainée des Gallagher est parti seul d’Oasis avec les clés du camion. Car il faut juste se souvenir d’un détail qui a son importance: la dimension d’un groupe qui a régné sur les vingt dernières années comme personne à coup de cent millions d’albums vendus. Aussi parce qu’il ne faut plus avoir peur des mots: Oasis (et son songwriter orphelin) est un des plus grands groupes de tous les temps. Dès le début admiratrice revendiquée des Beatles, la bande, une fois disloquée, a continué d’étendre ses influences. Beady Eye lorgne vers Lennon? Noel montre une hotte solitaire bien (mieux) remplie, prête à se déverser sur un Rock rétrogradé et enseveli dans la variétoche. Mais ne comparons pas l’incomparable. Noel Gallagher a choisi la voie des outsiders, a mis ses peurs de côté et son talent face avant. La fin tragique d’Oasis – laissant en plan les milliers de fans venus les acclamer à Rock en Seine en 2009 – donnait irrémédiablement un regain d’intérêt aux moindres mouvements des frangins terribles de Manchester. Du coup, ceux qui avaient perdu de vue Oasis attendaient d’un oeil persan le solo de Noël, dédaignant presque le gouailleur Beady Eye. Sans se douter qu’un classique allait bientôt pointer le bout de son nez?

Mais Noel, dans une étonnante modestie – penchant agréable de son tempérament rugueux – va même jusqu’à snober la provoc’ en « four letter word » de son cadet. On peut même dire que le désenchantement déserte totalement les dix titres de cet effort solo. Profonds et généreux, les morceaux donnent au revival nineties une raison d’exister (« If i had a gun », « Record machine »), en baise-main d’un égo mis au service de la simplicité pop (« Dream on », « Soldier boys and Jesus freaks »), quand ce n’est pas pour servir l’audace du mec sûr de soi (« The death of you and me », « AKA… what a life »). La confiance sied merveilleusement à son auteur et la faiblesse attendra. Noel Gallagher est « ce » songwriter que le siècle attendra indéfiniment. Cent années qui se raviseront au souvenir de chevauchées orchestrales majestueuses (« Everybody’s on the run ») et de cavalcades psychés d’une sacro-sainte authenticité. Comme à chaque fois, la fibre « ga-gallagher  » a défié les modes et arrêté l’horloge le temps d’un album (« Stop the clocks »). En attendant une reformation (les récentes déclarations des frangins terribles tendent vers un souhait commun) pour les 20 ans de « (What’s the story) Morning glory »? Dans l’histoire du Rock comme chez les Gallagher, rien n’appartient au hasard, surtout lorsque le grand frère montre à Liam que le talent ne s’achète pas. Sauf peut-être si Noel glisse à ce dernier son « High Flying Birds », bijou qui sent le bois mais pas le sapin…

Noel Gallagher\’s \ »High Flying Birds\ » disponible en CD, CD/DVD et LP

Une semaine, un disque: Didier Wampas, « Taisez-moi »

Le punk français en voie d’extinction? C’est sans compter sur Didier Wampas. Oui, on peut être punk à la scène depuis 30 ans et s’appeler Didier, prénom un temps ringardisé par un Chabat labrador qui reniflait le cul des femelles. Bref, trois décennies de bruit à s’en fissurer le coccyx, si l’on doit trouver un alibi entrejambier au monstre sacré leader des Wampas. On sait depuis la nuit des temps que les plaisirs solitaires ont une incidence directe sur les facultés auditives de l’homme – Adam entendit-il le serpent siffloter à ses oreilles chastes avant de se faire botter le cul hors d’Eden? – mais de là à croire que Didier Wampas s’assagisse… Un rapide retour sur la discographie du groupe et une brève vision de leurs tournées dévastatrices suffisent à exclure le chanteur d’une catégorie à laquelle il n’appartiendra jamais: la variété à texte. Les balloches remplies, Monsieur Wampas va une nouvelle fois glâner la médaille du mérite durant un congé sans solde, et pour une première en solo. N’ayant jamais lâché ce avec quoi il prépare sa retraite, le plus trash des employés de la RATP se la joue punk ouvrier. Ultime survivant de la folie punkatrice, dernier poisson à snober la gaule du fond de son aquarium tactile, depuis le temps qu’il s’agite, on lui souhaite un destin toujours plus électrique, mais pas celui de Clo-clo.

Trop de « djeunz » pensent que le rock à banane a été inventé par les « baise-balls » ou pire, que le punk français est mort à la dissolution de Kyo. Le cheminot de 49 ans est là pour remettre les pendules à l’heure. C’est à Los Angeles que « Taisez-moi » s’est construit, porté par une couleur pop Beatles et des mélodies Kinks (« Magique »). Si les ricains n’étaient pas là, il resterait au moins les British. Alors quand Didier défend Sardou, on croit rêver (« Chanteur de droite »), même s’il savait qu’après Manu Chao, Louise Attaque, Chirac ou Universal, sa future proie musicale allait faire parler. Chanter l’amour au premier degré s’avère plus léger (« Magritte »), et alors? Avec Wampas, on n’est pas dans un match truqué, on accepte une certaine soumission (« Par dessus la troisième corde »), qui, au fil de ce disque inhabituellement calme, finit par nous faire marrer comme toujours (« Punk ouvrier »), mais avec la larme à l’oeil (« La propriété c’est du vol », « Ainsi parlait Didier Wampas »). Plus proche de la fantaisie que de la folie, Didier fait du rock une chose simple et facile à avaler, un tourbillon juke-box, une parenthèse chiadée, un truc où il se laisse porter. Au sens figuré cette fois…

Disponible en CD (Disques Office)

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