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Entretien avec Stromae
C’est l’histoire d’un Belge plutôt direct. Pas le genre à gamberger pour nous pousser à danser. D’apparence gendre idéal, Stromae a une fâcheuse tendance à gonfler l’ambiance. Et à un an de la fin du monde, ce n’est pas pour nous déplaire. Alors, on danse?
Bon, Stromae, as-tu bien pris ton bol de musique ce matin?
J’ai pris mon bol de musique, exactement! Quoique non même pas, et aujourd’hui je n’en prendrai pas avant ce soir. Normalement, j’essaie toujours de m’organiser pour composer sur place, partout où je vais, avec une sorte de petit studio portable. Et puis faut dire qu’en règle générale, je ne me lève pas aussi tôt… Du coup, la musique attendra.
Quand tu dis « bol de musique », c’est donc que tu composes, et non que tu écoutes autre chose que ton propre son…
Oui oui, je n’écoute pas beaucoup de musique, en fait. Je m’intéresse à deux-trois trucs de hip-hop américain en ce moment et c’est tout. En général, je découvre un morceau et je vais tellement le kiffer que je me le passe en boucle du matin au soir!
On est tous un peu pareils… On fait des Ipod toujours plus gros, et au final, on s’écoute toujours le même morceau…
Exact! Et c’est quand même assez dingue! (rires)
Qui dit études, dit travail, qui dit travail dit les thunes, alors qui dit concert de Stromae à Fri-son dit?
(il réfléchit) Alors, dit visuel kraftwerkien, et donc épuré et minimaliste comme dans tout mon travail. Avec du bon live en compagnie de deux musiciens, chose parfois difficile à intégrer dans la musique électronique, où l’on a trop tendance à s’arrêter à un micro et une platine. D’ailleurs, je tiens à remercier les Transmusicales de m’avoir programmé, d’avoir eu les couilles de mettre en avant un artiste comme moi qui arrivait avec une image « hit de l’été ». Grâce à ça, on a tout retravaillé en amont, en apportant du visuel, environ un tiers du show, et plein de choses additionnelles comme du rire, des pleurs, du clownesque…
Ce n’est pas évident pour un artiste électro de s’imposer sur scène, mais tu traînes de bons échos derrière toi, notamment aux Eurockéennes de Belfort…
Merci et pourtant, ce fut une des pires dates! Je t’explique: le show part, l’ambiance prend bien et là: une tuile de cinq bonnes minutes. Plus de son ni de lumière au moment fatidique. Sur le coup t’es un peu énervé, tu te dis « merci du cadeau », et après tu relativises, en pensant qu’une fois que t’as connu le pire, il ne peut plus rien t’arriver. A la limite une fausse note à côté de ça, ça n’a pas d’importance.
Tu sais, dans les pays francophones, on a tendance à toujours faire des blagues sur les Belges. Je t’autorise à te venger si tu en as une en stock…
Waouw! Mais il n’y a pas trop de blagues sur les Suisses! C’est un créneau à exploiter tiens… J’en ai pas en stock. Par contre j’en ai une sur les français qui est plutôt pas mal, quoiqu’un peu méchante: « le rock français est un peu comme le vin anglais, c’est une bonne blague ». Voilà, ça reste bon enfant et musical en plus! (rires)
Stromae, tu es ici dans un pays de bière et de chocolat, un peu comme chez toi. Mais bon, on reste quand même un cran en dessous. T’as envie de dire quoi aux suisses? Bien essayé? Faudra repasser?
(rires) C’est vrai qu’au niveau du chocolat, il y a un peu de concurrence. Mais bon après, au niveau de la bière, faut se rhabiller et se dire qu’elle est bien meilleure chez nous. Allez ok, pour le chocolat on peut discuter…
La Belgique a le vent en poupe dis-moi: la chanteuse Selah Sue qui cartonne, le footballeur Eden Hazard qui fait avec une cacahuète ce que Maradona faisait avec une orange, Spielberg qui craque sur Tintin…
Tout à fait! Je suis allé le voir au cinéma il y a pas longtemps…
Verdict?
C’est pas mal, surtout au niveau des effets, ils m’ont tués!
C’est un peu à double tranchant le surplus d’effets, non?
Ouais surtout en 3D, au bout d’un moment ça te fout l’envie de gerber. J’ai l’impression qu’il n’y a que Pixar qui maîtrise bien la 3D. Après, le scénario ne m’a pas emballé plus que ça, c’était juste marrant d’entendre Tintin dire « saperlipopette » en vrai. Subjectivement parlant, je ne suis pas un gros fan de Tintin, il faudrait voir avec les inconditionnels si ils ont vraiment retrouvé dans ce film tout ce qui fait le charme de la saga.
Quand on voit la pochette de ton disque, l’erreur à ne pas faire serait de se fier aux apparences. C’est vrai, on te donnerait le bon dieu sans confession et au final, tu retournes la maison. Le paradoxe, c’est un truc que tu aimes cultiver?
(rires) Tout à fait! En fait, c’est peut-être mon indécision constante qui fait que dès que je commence à avoir trop une étiquette, au lieu d’annoncer clairement la couleur, je préfère pratiquer l’art du contre-pied. Tu vois, je raconte les merdes de la vie et l’album s’appelle « Cheese ». Associer ce titre avec un visuel monalisien, avec un petit rictus douteux, je trouvais que ça collait bien. Je tiens vraiment à rééquilibrer le truc. Même chose pour le côté ultra-populaire. On est diffusé sur les grandes ondes, on pourrait se pointer aussi bien chez Patrick Sebastien, qu’à Taratata, ou dans les Inrocks, c’est ce grand-écart là que je trouve super intéressant.
Justement, des paroles un peu noires, un peu inquiètes sur des beats festifs, c’est un bon moyen de faire passer la pilule…
Evidemment. C’est venu d’un vieux fantasme, un truc né quand je faisais du rap. Parce qu’en général, on te dit de faire bouger les gens en racontant un peu rien du tout ou alors il faut se cantonner aux clichés gros seins, champagne et grosse bagnole, comme si une soirée ne comportait que ça. Ou alors il faut pondre un truc ultra branchouille, uniquement destiné aux connaisseurs un peu prise de tête. Mais moi je dis non, j’ai envie de venir avec un truc dansant et qui parle de la vraie vie, gorgé de réalisme.
Il paraît que tu aimes penser négativement pour être agréablement surpris par la réalité. C’est un peu ta devise? Une façon de prêcher la noirceur pour obtenir la lumière?
Tu m’as bien cerné, bravo! Pour le futur, j’imagine toujours les pires situations, les effets pourris de la vie, la mort, l’abattement, des influences de tout ce que l’on voit et ce que l’on entend… Je me blinde avec et je constate qu’après ça, on ne peut qu’être agréablement surpris.
La musique francophone a connu un bouleversement avec le slam il y a quelques années. Et toi Stromae, tu produits un peu le même effet, mais en allant plus loin…
Oui, c’est vrai, au niveau déclamation, c’est pareil. Pour moi, le seul point noir du slam, c’est la rythmique un peu négligée. Je préfère garder ma musique dans le groove, qui est un peu absent dans le slam. Mais il y a des artistes que j’aime dans ce milieu, comme Abdal Malik qui groove à mort. Faut aussi se méfier des extrêmes, dans n’importe quel style, dans l’électro comme dans le rap, ça peut être fatiguant. Le gros problème qu’il y a eu avec le slam, c’est le côté branché qu’il a tout de suite pris, totalement injuste vis à vis du rap.
L’intelligentsia s’est un peu approprié le slam, en effet…
C’est clair! Le rappeur qui se pointait avec un bon son, on lui disait: « ouais bof, tu veux pas faire du slam à la place? » Après, bien évidemment, tout dépend de ce que tu racontes dans tes textes, tu peux dire d’la merde dans le rap comme dans le slam, mais il faut se méfier des étiquettes. Mais bon, finalement, en tant qu’artiste, c’est aussi notre boulot de surprendre.
Quand on écoute « Summertime » et ses paroles acerbes, on se dit que 35 ans après, le phénomène « Sea, sex & sun » a pris un coup dans la gueule là!
(rires) Ah oui c’est sur! On vient bronzer et chercher son cancer de la peau… Bref, il n’y a pas forcément une envie de moraliser, c’est juste un gros malaise actuel, où des gens crèvent de faim, on ne sait pas trop où l’on doit se mettre, kiffer, pas kiffer… J’ai l’impression qu’il y avait moins de gêne à être européen avant. Alors, justifié? Pas justifié? Je ne sais pas trop, mais il faut bien se dire que l’on n’est pas tout seul et que le pire moyen d’agir est de se prendre pour dieu, bourré de démagogie.
Il y a vraiment une évolution entre ce « Sea, sex & sun » de Gainsbourg (en 1977) totalement minimaliste et disco, écrit sur un coin de table, et ton constat à toi sur « Summertime », 35 ans plus tard. Il y avait l’insouciance, maintenant il y a le constat…
C’est vrai, tu es bien renseigné (rires). Il y a un gros décalage avec cette époque. La société a changé, pas forcément en bien…
Le cap du deuxième album, où l’on attend trop durement les artistes, ça te fait peur? Tu te battras pour faire sonner les choses comme tu le sens?
C’est ça qui est très dur. On ne me dit pas de faire un « Alors on danse 2″, mais c’est sous-entendu. C’est dans les espoirs de tous, que ce soit dans le management, les mecs qui parlent de chiffre ou la maison de disques. Alors moi aussi, je l’attends un peu, mais il ne faut pas s’enfermer dans des automatismes. On me conseille de m’aérer le cerveau, de faire des instru pour les autres, histoire d’ouvrir mon éventail. Du coup, ce que tu as fais sert aussi pour les autres, tu peux le placer, faire des collaborations… J’ai fait ça avec Kery James, Melissa M… Je me suis surpris à faire de la pop et à aimer ça. J’essaie de composer, de me concentrer, d’emmagasiner l’énergie nécessaire mais ce n’est pas facile. Le tout est de ne pas trop glander, de ne pas choper de mauvais réflexes.
Le fait de bouger, voyager, en Europe, au Canada… est-ce que ça t’ouvre ou au contraire ça te blase, niveau composition? Si l’on fait référence à des mecs comme Moby qui composent la nuit, dans les villes du monde entier en pleine tournée…
Je pense que ça me bloque, ça ne me blase pas, j’adore voyager. Quand je vois des mecs comme Moby, je me dis que j’ai encore du chemin dans le sens où je n’ai pas encore cette auto-discipline-là, de composer directement après un concert. On est plutôt à déconner devant Fifa ou Mario Kart, mais un jour ça viendra…
Ah! T’es plus Fifa et pas Pro Evolution Soccer?
Ouais, alors on était PES et puis on a viré sur Fifa. Mais c’est normal! (rires). A un moment, PES a baissé, ils ont moins bonne réputation, ils craignent un peu, quand tu shoote dans un ballon ça fait un bruit de canette… Et puis au niveau graphismes, EA sports c’est la classe, pendant que PES fait du surplace!
Tout à l’heure, on a parlé de fin du monde, et, à un an de l’apocalypse Maya, on se rend compte que les Belges ont pour l’instant été épargnés par les catastrophes naturelles. Si le Maneken pis s’arrête de pisser, on tiendra là le clap de fin?
Je pense qu’il arrêtera de pisser le jour où la Hollande sera envahie par les eaux. Tu sais qu’ils perdraient la moitié de leur territoire si la mer montait juste d’un mètre? C’est drôle non? Ironiquement parlant bien sûr. La Belgique du coup, perdrait pas mal. On n’est pas des plus montagneux! Je pense qu’il ne faut pas trop paranoyer, ce sont des conneries tout ça. Mais bon, je ne veux pas m’attirer les foudres Maya, alors je ne vais pas m’étendre sur le sujet…
Si si tu peux, regarde Paco Rabanne, il avait prédit la fin du monde en 1999 et il vend toujours des parfums…
(rires) Ca c’est bon! Bien trouvé! Alors ce sera la fin du monde! Je l’ai prédit!
Propos recueillis par Gyslain Lancement
Album \ »Cheese\ » disponible en magasin (Universal Music)
Bob Dylan à l’Arena de Genève
Bob Dylan nous enterrera tous. Ou du moins sa musique le fera, à la pelle. L’affiche, d’un goût plus arriéré que vintage, promettait d’être belle, surtout dans sa deuxième partie. Bob « Dieu » Dylan ouvert par Mark Knopfler. Concernant ce dernier, la plupart du public était venue avec l’espoir d’écouter un ou deux vieux tubes de Dire Straits. Pour faire vite et au bout d’un énième regard posé sur son poignet, le show fut carré mais peu élégant, à l’image de son auteur, aussi blasé que mal sapé. Pas ou peu d’ambiance pour l’extraterrestre de Dire Straits. Huit musiciens sur scène? Plus on est de fous, plus on… s’ennuie. Alors d’accord, Knopfler est un virtuose, et on est content pour lui. Mais son récital strato-folklorique pour quinqua ne prend pas. Le répertoire post-Dire Straits n’a rien d’emballant, c’est flagrant, mais stoppons les amalgames, Knopfler, en « Lord » pentatonique, nous a fait des gammes.
Bien sûr, on peut se demander: mais pourquoi encore écrire sur Dylan? Son « Never ending tour » n’en finit plus et découragerait sans peine les publicitaires les plus inventifs. A proprement parler, Dylan ne se considère pas en tournée - en fait, je joue un certain nombre de concerts par année, ce n’est pas une tournée pour promouvoir tel ou tel chose. Je pourrais m’arrêter du jour au lendemain. Une partie de moi veut continuer, une autre partie voudrait en finir une fois pour toutes - ce qui, d’emblée, l’exclut des vieux rockers racoleurs tiraillés entre l’envie de prouver et les impayés insouciants au fisc. Une pierre qui roule personnifiée et que rien (ou pas grand chose) ne semble pouvoir arrêter? Le ragondin rauque and roll sort du terrier….
En allant fouiller sur les sites de fans du monde entier, on savait que les dernières setlists du Zim’ tendaient vers le Rock, même si Bob, au fil du temps, a troqué sa six cordes électrique pour un clavier pépère. Mais ça, on le savait déjà. De plus, avec Dylan, les concerts se suivent mais ne se ressemblent pas. De la bouche de l’intéressé, faire vivre ses chansons, les transformer, les adapter aux musiciens que l’on a sous la main, c’est ça la légitimité live, le fondement d’une bonne représentation, voire d’une carrière qui dure (depuis 50 ans). Figer son répertoire scénique dans une standardisation « format CD » le tuerait, probablement. Dylan, comme un bon peintre ou un bon écrivain, remet vingt fois son ouvrage sur le métier. Et en grand artiste qu’il est, en géant insoumis à la petitesse des gens qui attendaient la copie conforme du best-of acheté Noël dernier, Bob a répondu de son plus beau swing. Mention toute particulière à « Highway 61 revisited », « Things have changed », « Ballad of a thin man » (la chanson la plus rock de l’histoire?) et « Honest with me » aussi belles que difficilement reconnaissables de prime abord. Nul besoin de rappel (Dieu ne réapparait jamais deux fois au même endroit), ou le toupet d’un mec qui vous met cinquante ans de Rock dans la vue. On attend déjà la prochaine venue, entouré des mêmes têtes, des habitués, le noyau dur d’une icône intouchable qui a la pêche d’un jeune rocker de 70 ans. Tous les passionnés de musique vous le diront: on finit tous, un jour où l’autre , par s’échouer sur Dylan, avec un constat qui perdure: Forever young.
Gyslain Lancement
Yuksek aux Docks: Interview
Oublions un instant les Guetta, Sinclar, Solveig et autres pollueurs FM. Deux bonnes raisons à ça: d’abord leur musique n’arrive pas à la cheville de l’intéressé du jour, ensuite les trois réunis ne seront jamais aussi beau gosse que lui. Yuksek, DJ originaire de Reims, partage une particularité avec le Champagne de sa région: il n’aime pas être comparé à moins bon que lui. Propulsé sur la scène électro-pop depuis son premier album (« Away from the sea » en 2009), il profite de son passage aux Docks pour présenter « Living on the edge of time », un deuxième essai taillé pour mettre le feu. Inutile de vouloir jouer les pompiers de service, les lances à incendie sont remplies de bulles. Interview mousseux.
Yuksek, tu es originaire de Reims, la ville du Champagne. Les bulles qui font tourner la tête, c’est ce qui donne le côté festif à ta musique?
Ouais, peut-être, même si je ne suis pas forcément un gros buveur de Champagne. Alors bon, tu me diras, quand t’as l’occasion d’en boire tous les jours c’est difficile de s’en priver, mais ce n’est pas un pêché mignon. En plus, tu sais, Reims n’est pas forcément une ville très festive.
Est-il vrai que dans ta région, on sert le Champagne comme on sert un café, à n’importe quel moment de la journée? Le matin avec des croissants?
Dans les familles de vigneron, oui, carrément (rires). J’ai partagé quelques années de ma vie avec une fille de vigneron et la bouteille faisait presque partie de la famille! En plus, pour nous champenois ce petit plaisir n’est pas cher, quand tu as la chance de connaître des gens du métier, tu as la bouteille à 10 euros. Finalement c’est le prix d’une grosse bouteille de bière.
Yuksek, tu fais partie de la scène électro-pop qui monte. Avec le succès des Daft Punk, Air, Phoenix ou des choses plus mainstream comme David Guetta, est-ce que tu ressens un accueil particulier de la part du public étranger? Une sorte de respect labellisé « DJ made in France »?
Je dirais que ça dépend des pays. Je ne pense pas que ce soit uniquement lié à la musique, mais plutôt au côté français, un peu chic, un peu littéraire. C’est à priori assez cool d’être français, que ce soit pour les australiens, les américains ou les asiatiques. Après je ne pense pas que Air ou Daft Punk soient plus populaires aux USA que Nirvana l’est en France mais il y a un truc lié à l’image culturelle de la France, c’est certain.
Ton projet Yuksek compte déjà deux albums, et on a lu dans la presse que le deuxième disque était plus pop. C’est pas étonnant car tu as déclaré écouter beaucoup de styles musicaux différents (Rock, Pop, Hip-Hop…). Tu souhaitais que ta musique ressemble à ce que tu écoutes?
Pas forcément, c’est quelque chose d’assez inconscient. La différence entre mes deux albums se situe surtout au niveau du mix, des sons, des rythmiques, où ça passe de l’ »électro-dance » à des choses plus « indie-dance ». Le terme ne paraît pas forcément très clair mais c’est un mouvement qui prend une certaine ampleur avec des groupes comme The Rapture ou The Shoes. C’est donc plus dans la façon de produire le disque, loin des clichés clubbing que les médias collent trop facilement. Fondamentalement, mon deuxième disque n’est pas si différent du premier, c’est vraiment la production qui change tout. La scène est du coup un entre-deux car je rends les choses plus dance tout en gardant le coté chanson.
Le fait que tu fasses pas mal de scènes comme les Docks ou divers festivals, ça annihile justement l’image clubbing…
(il coupe) Oui oui, et pour le coup, je n’ai jamais kiffé ce genre d’étiquette complètement fausse imposée par les médias. Surtout que j’ai fait très peu de clubs dans ma vie. Je réserve ce genre d’endroits à mes projets plus DJ, car j’aime aussi faire ça de temps en temps, mais les live de Yuksek, comme tu dis, je les ai toujours fait dans des festivals ou des endroits comme les Docks. Je préfère clairement le live au deejaying en club. J’aime mieux jouer à 22h et faire des nuits normales (rires).
Si l’on se fie au visuel très explicite de ton album, c’est véritablement l’envol de Yuksek?
Ce sont des suisses qui l’ont fait d’ailleurs! La pochette évoque aussi la musique de ce disque, cela montre plus qu’avant que j’ai le cul entre deux chaises, chose ici clairement revendiquée. Pour « Living on the edege of time », je n’ai pas cherché à faire un disque fédérateur. Je pense obtenir dans l’absolu une audience large mais non commerciale. La volonté n’était pas de faire des hits mais un album sans compromis que plein de gens ont envie d’écouter. Je le trouve moins commercial que le premier qui était plus raccord avec la FM d’aujourd’hui. Finalement comme on le disait au début, ça ressemble assez à la trajectoire de Phoenix que j’adore et qui n’ont plus eu de single radiophonique depuis au moins dix ans, tout en restant le groupe français le plus respecté à l’étranger, sans compter leur Grammy Award et les concerts au Madison Square Garden… Réussir à avoir une audience large sans être commercial, c’est le top.
Le triomphe que tu as connu avec les singles de ton premier album, utilisés dans les publicités ou les génériques télé, a du créer un engouement à la fois stressant mais motivant. C’est finalement ça la raison d’être de l’artiste?
Oui mais en même temps ça ne m’influence pas sur ma musique. J’ai juste envie de prendre du plaisir sans considération particulière. Ce n’est pas une fin en soi car j’ai connu des projets qui n’ont pas du tout marché. D’un coup ça explose, ça peut retomber, aller plus haut… « Living on the edge of time » fait parler, il y a du pour, il y a du contre, c’est ça qui est intéressant au final. Vivre avec cette fluctuation, ce n’est pas forcément évident…
C’est comme le bon Champagne, quand tu y a goûté, tu ne peux plus boire de mousseux…
(rires) Un peu ouais! Lors de la sortie de l’album, j’ai eu pleins de feed-back positifs de la presse, que ce soit dans Libé ou Magik, c’était assez marrant. J’ai ensuite entrepris une réelle coupure pendant l’été afin de mieux appréhender les premières dates de la tournée. Chaque soir j’ai un peu la surprise de voir si le public sera oui ou non au rendez-vous. Actuellement mes ventes de disques sont très honnêtes, en trois mois de vie dont deux mois d’été où les gens ont d’autre chose à foutre que d’acheter des albums, on s’en sort très bien. Je pense sincèrement qu’il y a un désir d’ouverture du public qui donne de l’espoir aux artistes. Le succès peut faire vriller le cerveau mais le résultat ne trompe pas, c’est une bonne surprise.
Tu n’habites pas Paris, tu a toujours été fidèle à ta ville natale de Reims, exemple parfait de la province qui bouge (on pense à d’autres villes comme Rennes, Bordeaux ou Clermont-Ferrand). Le fait de ne pas trop côtoyer le monde du show-business, ça permet d’avoir un recul salvateur?
Oui clairement. Bon, il est vrai que j’ai un tempérament de stressé de nature. Je ne préfère pas trop savoir ce que les gens de l’électro font, ce qui se passe sur la scène dans laquelle je suis plus ou moins. J’essaye de m’en couper pour ne pas être influencé. Je garde un gros recul sur ce monde-là. En plus j’aime aborder Paris comme un touriste, ne pas être envahit par la vie stressante du parisien intra-muros. Et puis Reims n’est qu’à 40 minutes de la capitale. Tu sais, si un jour je devais vivre dans une mégalopole, ce ne serait pas Paris. Après, il se passe plein de choses intéressantes à Reims, que ce soit avec les Bewitched Hands que je côtoie pas mal ou bien The Shoes, des groupes qui font des concerts à New-York et que je vois au café du coin le lundi matin et qui amènent leur gamin à l’école (rires).
De tous les artistes avec qui tu as collaboré ou ceux que tu as remixé, lequel t’as le plus impressionné, le plus apporté?
Dans l’entourage proche, le plus influent est Guillaume du groupe The Shoes. Quand il était à Bordeaux, il faisait pas mal de rock et on s’est rapproché grâce à l’électro. On s’est influencé mutuellement, lui par mon penchant underground, moi par son côté pop. On a avancé ensemble dans un ping-pong musical extrêmement sain et on se donne des coups de main sur les mixages, les arrangements de nos disques respectifs. Après dans les artistes internationaux, j’adore Phoenix, des mecs adorables avec qui j’ai tourné un peu partout en France et à l’étranger. Je suis allé les voir au Madison en tant que fan absolu, face à la scène, j’ai pris un pied incroyable!
Propos recueillis par Gyslain Lancement
Primal Scream aux Docks
Les écossais de Primal Scream ont changé la face du Rock. C’était il y a vingt ans. Une éternité pour la jeunesse pressée, un grain de sable pour ceux qui ont grandi avec les Stones. En 1991, après des débuts difficiles, le groupe publie « Screamadelica », fourre-tout musical aux reflets psychédéliques, fusion improbable mais ultra-réussi entre le rock traditionnel et la trance (née de l’acid house). Encensé par la critique, le groupe va désormais vivre en plein milieu de la culture rave britannique avec un nouveau statut: celui de groupe phare du rock indépendant. Emmené par un Bobby Gillespie, sorte de droopy nonchalant au charisme démesuré, Primal Scream ne va récolter que la moitié de ce que leur habileté musicale méritait au cours de leur carrière. Quand on demande à Alan McGee (boss du label Creation Records qui a vu s’aguerrir sous sa houlette Jesus and Mary Chain, Oasis ou les Libertines) ce qu’il pense de Primal Scream? Le plus grand groupe de rock, s’ils n’étaient pas restés vautrés sur des canapés alors que les plus grands festivals les attendaient. Ces messieurs ont eu du mal à sortir leur pif de l’héroïne et de l’ecstasy quand il le fallait (monnaie courante des 90′s et régime quotidien de la bande à Gillespie). On est rock’n'roll ou on ne l’est pas. Pour ce « package » chimique d’icône crédible, d’autre formations inventives ont préféré passer la main, à devenir des grosses machines qui font de l’humanitaire en jet privé. Voyez ce qu’est devenu U2. Malgré tout, au sortir de la prestation impeccable de ce soir, on reste toujours plus persuadé que les maisons de disques ne font pas leur job avec passion et sont responsables de l’injustice commerciale infondée qui touche Primal Scream hors du royaume-uni. En ce 7 Septembre aux Docks, on piaffait comme des gamins. La suite allait nous donner raison: on s’est senti privilégiés.
Fêter les vingt ans de « Screamadelica » dans l’ambiance charnelle du quartier chaud lausannois conférait à cet anniversaire un truc en plus, étrangement. Les Docks ont vu juste avec cette unique date des écossais en Suisse. Devant une assemblée de connaisseurs, Bobby Gillespie, fidèle à lui-même, n’esquissa qu’un seul sourire. Le leader à la nonchalance légendaire déflore son album deux décennies plus tard avec la minutie et le groove de la grande époque. « Movin’ on up », « Higher than the sun », « Loaded » et son intro mythique by Peter Fonda, « I’m comin’ down »… chaque chose est à sa place et n’a pas vieilli d’un poil. Bobby non plus. Conservé par une dimension que le commun des mortelles fantasmerait de pouvoir atteindre, l’ex-Stone Roses nous invitait deux heures durant à la débauche torride et aux moiteurs acides, avant de finir sur un rappel de gros tubes chargés d’énergie (« Country Girl », « Rocks Off »). Stoïque et perché – les vapeurs d’antan le ferait presque marcher sur l’eau – durant les longues plages psyché instrumentales qui parcourent l’électro, la house, le krautrock et la pop du set, Bobby nous a montré dignement que sa musique vieille de vingt ans n’avait pas pris une ride. C’est donc ça ce que l’on appelle l’avant-gardisme? La réponse existe depuis 1991.
Cascadeur au Pont-Rouge (Monthey): Interview
Qui a dit que l’on s’ennuyait en Valais? D’accord, ici nous ne sommes qu’aux portes du royaume de la petite Arvine, et pourtant le Pont-Rouge a les arguments pour nous étourdir en cette rentrée 2011. Programmer Cascadeur était tout sauf un pari risqué. Dans la réalité, celui qui se fait appeler Cascadeur se nomme Alex Longo. Peu important, ce soir nous avons rencontré un artiste qui fait de la musique pour ne rien avoir à regretter, les fantômes de Pink Floyd et de Christophe en toile de fond. En proposant avec « Human Octopus » une pop fragile et délicate, Cascadeur faisait ravaler leur langue à ceux qui omirent de la tourner sept fois dans leur bouche, ceux qui déclaraient d’un oeil minimaliste que porter un casque sur scène n’avaient d’autre ambition que de plagier Daft Punk. Erreur sur la personne. Quelques heures avant un show ravissant, la Fnac a voulu en savoir plus sur Cascadeur. Interview sans trucage.
Cascadeur, vous êtes une des belles surprises de 2011. Votre premier album fait partie de ceux qui interpellent visuellement dans un rayon disques. En se renseignant un peu plus sur vous, il paraît que ce fut dur de se lancer dans ce costume de « cascadeur ». Expliquez-nous.
Ce n’était pas tant avec ce costume, c’était plutôt de lancer et de faire vivre mes morceaux. Je l’ai vécu comme un casse-tête, j’appréhendais ce moment-là car ce sont des titres assez intimes qui exploitent des zones un peu secrètes. J’étais confronté à une sorte de situation extrême, c’était soit je ne le fais pas et ça restera un des regrets de ma vie, soit je le fait et je vais apprendre des choses. Une fois que j’ai été pris par mon concept, ma panoplie, mes instruments, il y a eu une sorte de frénésie qui fait que je m’amuse tout en me faisant plaisir, aujourd’hui.
Est-ce que cette hésitation fut une manière de reculer pour mieux sauter, si l’on déforme un peu le sens de l’expression?
Peut-être effectivement, c’est à la fois simple et compliqué parce que je côtoyait la scène depuis pas mal de temps avec des amis, des groupes, mais j’étais plus un homme de l’ombre. D’un coup il y a eu cette dualité, ce truc un peu impérieux de se dire que ce que l’on fait chez soi est important et que l’on a pas envie de disparaître. L’idée d’apparition et de disparition est d’ailleurs quelque chose qui m’intéresse beaucoup. Pour apparaître, il fallait, quelque part, que je disparaisse.
Choisir le nom « Cascadeur », vous est venu d’une petite figurine avec laquelle vous jouiez étant gamin. Avec le recul, auriez-vous imaginé un seul instant la portée de ce jouet?
Non pas du tout. En plus, c’est marrant parce que c’est un jeu qui m’a marqué mais je n’y ai pas beaucoup joué. Il avait un grand défaut, surtout pour l’impatient que je suis. En fait, quand il touchait le sol, il se démontait en mille morceaux (rires). Donc tu mettais un temps fou à le remonter, c’était une seconde de bonheur pour un quart d’heure de labeur. Je suis vite passé à autre chose. C’est ça qui est drôle, il y a un rapport disproportionné entre l’impact que ce jouet a pu avoir et le temps effectif passé en sa compagnie. Mais bon, c’était l’idée du fantasme, ce jouet était peut-être trop bien pour moi, inaccessible…
Vous avez commencé la musique très jeune, le piano à 8 ans. L’enfance, tout part de là? L’enfant qui s’amusait a fait naître le songwriter que vous êtes?
Oui oui même si j’estime que ce que je fais est très archaïque. C’est-à-dire que ce qui m’interpellait, c’était pas tellement mon enfance, parce que bon elle n’est pas forcément captivante, ce n’est pas ça qui est intéressant, mais plutôt « nos » enfances, sans pour autant les béatifier. Après, tout se construit avec le vécu, les zones d’ombres, le désespoir, mais c’était aussi une sorte de fidélité à des parties de nos vies que parfois on néglige. Moi je crois vraiment que l’on construit beaucoup de choses dès l’enfance. Nos vies sont antérieures. Ma position n’est pas régressive, c’est plus pour plonger dans des nappes oubliées, des choses fantomatiques. Il y a tout un travail sur l’aspect irrémédiable du passage du temps.
Le casque que vous portez sur scène, a beaucoup fait parler et pour le coup, il marque une distance. Est-ce que l’on peut apparenter ce casque à une carapace bien visible?
C’est vrai que de prime abord, il y avait plusieurs idées qui me plaisaient. Déjà, l’homme de l’ombre, qui est de toute façon une constante. Ensuite, cela me semblait assez drôle, surtout quand on sait ce que je fais, cela suscite de l’étonnement, les gens ne s’attendent pas forcément à cela. Cet espèce de paradoxe me plaît. C’est comme de faire de la boxe en tutu (rires). Il y avait aussi l’idée de projection et d’imagination que peut renvoyer un tel costume qui en dit beaucoup et qui en même temps ne dit rien, parce qu’il est fait de brique et de broc. Je voulais interroger un peu cette fragilité, magnifiée ici par l’aspect dur et impénétrable du costume. Sans doute parce que ça frémit à l’intérieur du casque, car il se passe énormément de choses dessous.
« Human Octopus » est une synthèse de vos auto-productions précédentes, cela montre bien que dans la vie d’un artiste, il ne faut rien jeter. Il suffit de sortir les choses au bon moment, avec un bon concept?
Bien sûr, ce dont on parlait précédemment l’illustre parfaitement. « Human Octopus » mon premier album officiel, est en fait mon 4ème album. Les 3 précédents ont été faits en totale indépendance et quand je parle de l’enfance, ce n’est pas forcément l’âge circonscrit entre 0 et 7 ans, mon enfance a été au moment de ces 3 premiers albums, c’était l’enfance de Cascadeur. Vous me direz, qu’est-ce que l’enfance? Je dirais que c’est ce temps-là, le temps qui passe, et ce fut particulier car je me suis inscrit en fantôme de mes morceaux quand je les ai revisité. Je suis revenu dans ces choses poussiéreuses, c’était un drôle de périple. Quand je pense à la suite, j’ai moins envie de l’ancrer dans le passé. J’ai une sorte d’avance, j’ai du temps derrière, et donc j’ai plus envie de mêler une forme d’actualité dans ma musique, de faire des choses plus contrastées.
Actuellement, beaucoup de groupes français chantent en anglais et le succès est au rendez-vous. On pense à Aaron, Cocoon, Yodelice… Est-ce qu’à votre avis, chanter en français implique un « héritage variété » trop lourd à surpasser? Utiliser l’anglais permet de se décomplexer?
Chanter dans une autre langue, ça aide, c’est un peu comme un masque. Encore une fois, c’est ambigu et compliqué car en France, on ne côtoie pas tellement les langues étrangères, on est un peu fragile là-dessus. Moi je suis toujours anxieux de cette perception de la langue et c’est vraiment un truc important pour moi. D’un côté je me dis que c’est sans importance, nous sommes tous des immigrés; quand tu penses à Bjork, tu sais bien qu’elle ne vient pas de Liverpool (rires) mais tu te dis que ce qui nous intéresse, au final, c’est son étrangeté. Sans me comparer à elle, je me dit que peu importe, finalement; j’ai sans aucun doute un accent, comme chaque individu. C’est en même temps un faux débat mais étrangement, j’y suis sensible, d’autant plus que c’est une langue que je n’emploie que sur scène. C’est assez bizarre, un drôle de rapport qui me fait sentir à la fois complexé et libéré dans l’écriture. Je fais des associations de mots parfois peu orthodoxes qui peuvent donner en fin de compte, un petit charme à mes textes.
Comme beaucoup d’artistes, vous avez sûrement dû voir des portes se fermer, pour cause de non-compatibilité avec les « tendances ». Ce mot « tendance », on en devient allergique quand on propose une musique sincère comme la vôtre?
J’ai un parcours un peu spécial, un certain nombre d’expériences heureuses et malheureuses avec les professionnels du monde de la musique. La percée d’un projet n’échappe pas à des courants. Quand je lis une critique négative qui catalogue tout comme « coup marketing », ça blesse forcément car quand j’ai commencé il y a 5 ans, j’étais déjà comme ça. Je ne fais pas de la musique pour m’inscrire dans une sorte d’actualité du masque mais je trouve qu’il y a pas mal d’artistes qui ont ce masque. On a tous un désir mais pas les mêmes motivations. Après en musique, il y a cette culture de la démonstration, se montrer à tout prix, chose qui m’ennuyait beaucoup. Ma galère fut sensible, mais j’ai eu un bon accueil. En tout les cas, je ne vis pas dans une sorte de revanche, j’essaie de comprendre et de me dire que c’est déjà extraordinaire de vivre ce que je vis, malgré les doutes.
Vous avez collaboré avec Midlake, le genre de groupe avec Fleet Foxes pour lesquels on se dira dans 20 ans: putain ce que c’était bien. C’est aussi la destinée espérée pour « Human Octopus »?
Je ne me compare pas à eux. Je suis fan de Midlake. Après 5-6 concerts en leur compagnie, un truc sympa s’est mis en place. J’étais un parfait inconnu pour eux, la rencontre fut complètement désintéressée, ils auraient pu s’en foutre mais leur simplicité m’a rassuré. Sans aucun aspect concurrentiel, j’ai osé leur proposer de collaborer (sur les chansons « Walker » et « Into the wild ») et on s’est revu, on s’est écrit. Je pense à eux souvent, c’est chouette.
Dans votre musique, on ressent pas mal d’influences. Du Beatles, du Christophe, du Pink Floyd. Savez-vous qu’en cette fin d’année EMI réédite tout le catalogue des Floyd, agrémenté de bonus. Qu’en pensez vous? Les technologies et les modes avancent, mais on ne peut plus vivre sans le passé? C’est comme une bible que l’on doit transmettre?
Je vais déjà en profiter pour m’acheter l’intégrale de Pink Floyd (rires). Plus sérieusement, tout ça est une filiation. Pour ignorer le passé, il faut le connaître. Et le problème, c’est que des gens veulent l’ignorer et ce n’est pas possible. Les Floyd font partie de ces explorateurs, ces avant-gardistes, ces créateurs exceptionnels qui en font des jalons indispensables. Et l’électronique n’a jamais gommé le fait qu’ils étaient d’excellents instrumentistes. Ces gens capables de tout jouer, c’est fantastique. Le « live at Pompéi » ou « the Wall » montrent une force et une puissance à peine croyable, une densité créatrice exemplaire que l’on n’a pas fini de contempler.
Propos recueillis par Gyslain Lancement.
Une semaine, un disque: Bob Marley, « Live forever ».
Ce disque est l’histoire d’une fin. Enregistré le 23 Septembre 1980 au Stanley Theatre de Pittsburgh, peu de spectateurs de l’époque, aussi différents soient-ils, du rastafari au rapper’s delight, auraient pu deviner une issue si rapide et si cruelle au prophète jamaïcain. Quelques jours avant, un malaise en plein Central Park aura révélé à ses proches une fooltitude de tumeurs malignes. Saloperie de cancer, qui atteint même ce symbole universel, cette divinité des temps nouveaux, lui fils d’un blanc et d’une noire, figure de proue d’un métissage planétaire unificateur. Même trente ans après sa mort, la sortie d’un disque de Nesta Robert Marley est un évènement porté par une force surnaturelle. Le monde politique et musical lui doivent beaucoup. Unique superstar issue d’un pays pauvre, il a fait connaître le reggae à travers la planète. En seulement huit années (de 1973 à 1981) d’une carrière menée par trois maîtres mots: amour, contestation et spiritualité, Bob Marley a acquis une dimension sociale et spirituelle qui a fait de lui, pour beaucoup, un porte-parole de tous les opprimés. Ce début de l’automne à Pittsburgh fut le dernier crépitement d’un feu sacré.
Rien sans ses Wailers, fervents disciples des débuts soul jusqu’à la révélation rastafari, Bob est un leader adoré, un frontman à l’aura divine et à la crinière féline. La mort suspendue à son micro, la set-list bien garnie prend ici une tournure plus vrai que nature, portée par une énergie mystique, ne laissant jamais transparaître la faiblesse du condamné. « War/No more trouble », « No woman, no cry », « Could you be loved », « Smile Jamaïca »… le dernier serment d’amour est servi à volonté. Conscient que la fin approche, déterminé à jouer devant un public américain qui, trois jours avant, lui avaient honteusement préféré la guimauve des Commodores (Bob & the Wailers assuraient en effet la première partie du groupe de Lionel Ritchie au Madison Square Garden), Marley réussi à transcender son désarroi en communion universelle. Forcément, avec le recul, on peu retrouver des traces de tristesse dans son engagement du désespoir sur « Jammin’ », une amertume masquée par des solos épiques sur « Heaten » et même une légère hésitation sur « Redemption song », suprême joyau acoustique d’un artiste qui enverra un écho éternel à tous ces (futurs) fidèles, mais jusqu’au bout, il fera corps et âme avec la magie rastafari. Au-delà du reggae, la musique de Bob Marley a touché tous les publics sur des générations, comme en témoigne un large culte encore en pleine expansion dans le monde entier. Et malgré les guerres de succession sur l’héritage financier du « most popular singer after Elvis Presley », on ne retiendra qu’une seule phrase, sa dernière, en forme de leçon de vie, chuchotée à l’oreille de son ainé légitime avant de s’éteindre: « l’argent ne fait pas la vie ».
Jean-Louis Aubert à l’Arena de Genève
Inutile de présenter Jean-Louis Aubert. Quelques mois après son « Roc éclair« , septième album solo aux contours plus graves que d’habitude, on savait que l’on aurait droit à une tournée digne de ce nom. Entouré par des musiciens rodés (notamment l’élégant Thomas Semence qui sait récolter le meilleur de sa six cordes, Richard Kolinka en roi des baguettes et la section cuivre qui donnait déjà à l’album un aspect plus fourni), Aubert, trois ans après son « tour sur lui-même » acoustique, a embrasé l’Arena de Genève. Au milieu d’une assistance aux âges confondus et une majorité de quadras bien fondue, qui a dit que Jean-Louis s’était mis au régime? Trois guitares, une basse, deux batteries, un clavier et des cuivres. Le Mick Jagger français, notre grande bouche nationale, bouche pleine d’enthousiasme, de joie et d’humour, déchaîné devant un public qui le lui rend bien: Aubert est un éternel gamin.
« La légende dit: vous avez l’heure, et nous on a le temps », l’idole ne croyait pas si bien dire. Deux heures trente de concert et trois rappels. Je crois que c’est cela que l’on appelle un artiste généreux. En quoi une tournée peut-elle être idéale, si ce n’est quand elle nous fait vivre des moments forts, des moments drôles et dans ce cas précis, des moments complices. En ce samedi 18 juin Aubert était notre ami, notre pote, notre copain, à tous.
Aubert (re)vient vers nous (« Maintenant je reviens », « Demain sera parfait », « Regardes moi ») guitare sèche, harmonica et chapeau: la marque des anciens. Ce qui frappe, c’est l’aspect triste de son dernier disque qui semble s’estomper en live, on est happé par autre chose, le Rocker au grand coeur oublie le mal de vivre et prend la vie comme elle vient. La magie Aubert opère en (déjà) trente minutes de concert. Le public est conquis, son « Alter ego » spectateur est prêt à le suivre, dans son coeur rien ne change, Aubert nous emmène « Ailleurs ». Le paradis, « les Plages », Jean-Louis connait le chemin par « choeur »; il sautille, blague et chante à « Ceux qui passent »… Bouille adolescente, habité par une énergie tout sauf indécente, l’artiste n’hésite pas à introduire son « répertoire téléphonique » qui n’a pas pris une ride. La folie s’empare de la salle. Celui ou celle qui ne connaît pas ses classiques aussi puissants qu’ »Argent trop cher », « La bombe humaine » ou « ça c’est vraiment toi » est prié de quitter la salle. Personne ne trahira son hôte. Comme un Iphone colle à l’oreille des ados, le Telephone d’Aubert lui colle à la peau. On imagine un instant l’enfant Aubert, des idées pleins la tête lancer un « Papa, je veux être chanteur… » Non content de lui avoir fait des cheveux blancs, destinée cruelles du métier de parents, le rockeur rend à son paternel un hommage poignant. « C’est con mais c’est bon », « Demain, là-bas, peut-être », « Loin l’un de l’autre »: on sait ce qui se cache derrière, c’est l’amour éternel d’un fils à son père. Et c’est sans doute sur les versions rallongées de « Locataire », « Temps à nouveau » ou « Juste une illusion » que l’on a pu mesurer la bonne humeur ambiante de la troupe, là où des jams de folies et des allusions à Dylan, aux Stones et aux Doors non anodines ont pris l’ascendant sur la rigueur envolée d’une set-list traditionnelle. Les émotions, où qu’on les cache, Aubert sait les trouver. Et c’est au bout d’un troisième rappel, la guitare sur l’épaule, qu’Aubert nous laisse le sourire aux lèvres. Allez, encore un petit effort, pour des vieux et des jeunes nostalgiques, la reformation de Telephone n’est plus très loin. Désormais, on n’a plus à rêver d’un autre monde.
(source photo: 20minutes.ch)
Une semaine, un disque: Benjamin Biolay, « La superbe » en Live
Liberté, égalité, virtuosité: liberté car Biolay a gagné le droit de faire ce qu’il veut depuis sa signature chez Naïve, égalité car il est égal à lui-même et en accord avec ses convictions musicales, et virtuosité car il a résussi à sublimer la chanson française en mélangeant les genres tout en créant le sien. Sans complexe et sans fausse note, Benjamin Biolay porte la musique avec talent. Alors qu’on s’apprête à fêter les tristes 20 ans de la disparition du grand Gainsbarre, on a heureusement de quoi se consoler tout en évitant de ruminer du « Sea sex & sun ». Unanimement récompensé pour son album « La Superbe », l’homme aux trois Victoires de la musique se devait de nous proposer une tournée à la hauteur de cet immense disque. Depuis 2000 et le suprenant « Rose Kennedy », Biolay a roulé sa bosse et celle des autres, fier de nombreuses collaborations fructueuses avec des artistes aussi surprenants qu’en panne d’aspiration. Henri Salvador (pour une renaissance totale avec « Chambre avec vue »), Keren Ann, Heather Nova, Julien Clerc, Françoise Hardy, Vincent Delerm, Jeanne Cherhal ou encore l’ex-future première dame de France Carla Bruni. Une belle carte de visite conjuguée à des capacités hors-pair, inspirées et novatrices, ne peuvent qu’accoucher de grands disques.
Double album ambitieux mais sûr de lui, « La superbe » n’était au départ pas nécessairement facile à adapter à la scène. Mais, en fan avéré d’artistes en perpétuelle réinvention comme Jean-Louis Murat (cité dès la première page du livre qui accompagne la conséquente et « vrai » version collector), Biolay a su transporter son univers sur la route de ses spectacles et sa prestation « Si tu suis mon regard » au Casino de Paris en est l’apothéose. Une salle rouge, doré et flamboyante, à l’image des textes et des mélodies du désormais grand Biolay. D’emblée sur « Pour écrire un seul vers », poème sur fond de harpe utilisé sur « sa » bande originale dans « Clara et moi », le décor se plante tout seul: chaleur et classe. « Tout ça me tourmente » et « Même si tu pars » respirent le vécu et la corrosion du coeur, un coeur qui semble flotter sur le swing de « Lyon presqu’île » avec pour seul gouvernail un pied de micro que lui seul sait manipuler. « Ton héritage » en complainte enchanteresse au final teinté d’angoisse passe le relais à un quart d’heure piano-voix des plus troublants. « La superbe » redonne un tempo grave et magnifiquement instrumentalisé et prend une dimension sensuelle dans les cordes vocales légèrement voilées de Biolay. « L’espoir fait vivre » et ses synthés vintage transperce les tympans d’un public conquis avant qu’ »A l’origine » redonne une seconde jeunesse à son auteur. Enfin, « Négatif » et « Padam », deux chefs d’oeuvre textuels, clôturent ce brillant spectacle, à la fois intime et touchant.
L’objet est d’autant plus beau qu’en version limitée, il est accompagné d’un livre de 250 pages illustré de photos spontanées de cette tranche de vie incomparable que représente une tournée. Des flash prix sur le volet, des instants d’existence entre Rhône et Saône, entre Seine et scène. Le photographe Mathias Augustyniak illustre Biolay à merveille et raconte dans une poèsie authentique et visuelle cette virée sur les routes de l’hexagone, invitant le lecteur à « prendre le large ». Enfin, Laetitia Masson, connue pour son remarquable travail cinématographique (et déjà présente sur le dernier Jean Louis Murat pour un mini-film sur l’artiste) dresse un portrait-ficiton d’1h20 (« Dans ta bouche ») de Benjamin, confident et intérieur, où il se révèle intéressant et naturel devant une caméra. Quelle claque! Biolay se montre à l’aise dans tous les domaines, il attendait que le monde entier l’acclame, pari gagné…
ça c’est passé hier soir: BB Brunes à Frison
Les Libertines n’ont pas fait des petits qu’au Royaume-Uni. En Francophonie, on a aussi de quoi faire crier les jeunes filles. Comme je vous l’expliquait un peu plus tôt dans l’année, qu’on le veuille ou non, les BB Brunes ne comptent pas pour des prunes (http://blog.fnac.ch/?p=1809). Alors quand le groupe offre une dédicace dans une Fnac de Fribourg bondée de fans à la glotte stridente avant de livrer une prestation énergique le soir-même à Frison, on se dit, malgré le froid, la goutte au nez et l’omnipotence de Saint Nicolas, que l’on va passer une bonne soirée.
A l’heure où les Naast digèrent à peine leur split et où les Second Sex finissent dans les bacs à soldes, BB Brunes n’a sûrement pas encore conscience que leur début de carrière à cent à l’heure, sublimé par le deuxième album « Nico Teen Love », fera date dans l’histoire du Rock made in France. En début de semaine, on apprenait plus ou moins tristement la séparation « officielle » de Noir Désir. Bof, avec les évènements tragiquo-rock’n'roll qui ont bercé Bertrand Cantat depuis 2003, on s’en doutait un peu, et puis à quoi bon, il faut tourner la page, laisser la place aux jeunes qui ont du talent. La vingtaine à peine consommée, et quelques centaines de milliers de disques vendus en deux albums, les BB Brunes avaient de quoi présenter un répertoire tubesque impressionnant ce soir.
BB Brunes ont fait travailler nos tympans et nous ont donné ce que l’on était venu chercher ce soir: de l’énergie, de la mélodie et une bonne dose de Rock répulsive de l’ennui. Enchaînant des chansons dynamiques et puissantes, c’est avec plaisir que l’on a pu découvrir à quoi ressemblait le mouvement (obsolète depuis hier soir) de « Baby Rockers », transformé en phénomène confirmé, pro et sûr de lui. D’explosions de « Dynamite » en rythmiques endiablées sur « Bouche B » et « Cola Maya », les BB Brunes n’ont aucun complexe et savent le faire partager à leur public, qu’il soit « seul ou accompagné ». Adrien Gallo, très complice avec son guitariste qui ose lui aussi prendre une certaine importance scénique et qui rogne un peu sur le terrain miné du succès auprès des filles, a une qualité indéniable: l’écriture. Ses textes en français font mouche, les couplets et refrains sont naturellement construits pour être efficaces, on tient là le vrai renouveau du Rock français. En leader maigrichon mais ultra charismatique, possédé et donneur de bonnes leçons, Gallo donne un coup de vieux au reste du monde. Même si l’on note une certaine inefficacité des titres en anglais, le groupe ne perd pas en générosité mais doit absolument suivre le filon du « plus grand groupe français actuel ». Entre chavirements sur le sensuel « Britty Boy », l’intro vaporeuse de « Nico Teen Love » et le riff incroyablement puissant de « Black & Blue », BB Brunes en profite pour réinjecter les triomphes de leur premier album, avec une fougue canalisée et maîtrisée sur « J’écoute les Cramps », le très vintage et bastonneur « Le gang » et l’étourdissant « Dis-moi ». Ce soir, les BB Brunes ont été les princes de la ville, et, avec leurs refrains en concours de décibels, ils ont toutes les caractéristiques de la jeunesse: c’est bon, intense, fulgurant, et on s’éclate tellement que le temps passe foutrement vite. Sans s’ennuyer une seconde et dans un brasier sonore, Frison à été le théâtre d’un grand moment. A compter d’hier soir, la vérité ne sort plus de la bouche des enfants.













