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Rencontre avec Mustang

En proposant une musique vintage en marge du phénomène obsolète des « baby-rockeurs », les membres de Mustang ont eu la chance de surprendre au bon moment. Suffisants pour certains, assurément meilleur groupe français pour d’autres, les provinciaux avancent le menton relevé et le vent dans le dos. Refusant l’étiquette rétro que l’on veut bien leur coller, leur banane les trahi pourtant, du cuir chevelu au sourire, en passant par le milk-shake qu’on aurait volontiers partagé avec eux, en vain. Mais dieu merci, un statut de néo-parisien ne fait pas oublier d’où l’on vient. Clermontois un jour, clermontois toujours. Interview chauvin.

Bon les gars, quand on s’emmerde à Clermont-Ferrand, on fait du rock, c’est ça?

Rémi Faure (batteur): Entre autres choses… Mais c’est une façon de ne pas s’emmerder ouais.

Plus sérieusement, qu’est-ce qui vous a poussé à faire du Rock?

Jean Felzine (guitare, chant): Bin, parce qu’on en écoutait déjà…

Johan Gentile (basse): Le premier truc c’était d’essayer de choper un petit peu avec ça, se faire des nanas.

Rémi Faure: C’est vrai qu’au tout départ, on fantasmait là-dessus, la vie des rockstars, se défoncer et baiser à longueur de journée! (rires).

Comment tout ça a démarré? Rencontre au lycée, déclic immédiat?

J.G.: On était au lycée en seconde, et on s’est dit: « et si on apprenait à jouer d’un instrument? » Jean a pris la guitare, Rémi la batterie et moi la basse. On a tout appris ensemble, ça a mis un petit peu de temps, au fur et à mesure on a fini par progresser et aujourd’hui on se retrouve sur les routes.

Alors, premier album: « A71″. L’autoroute A71, c’est pas direction Paris ça, si?

J. G.: Ah si, justement! En fait non, l’A71 c’est Orléans mais en bifurquant tu finis à Paname! (rires)

J. F.:  »A71″, c’était plus le choix d’un titre sous forme de sigle, un truc qui permet aux gens de nous poser des questions.

Justement, se délocaliser à Paris, c’était nécessaire. Un groupe qui reste cloîtré en province pendant des années finit souvent par jouer dans les foires à la saucisse du coin…

J. F.: C’est sur qu’on ne voulait pas ça. Et vu que l’on n’avait pas un succès phénoménal là-bas, qu’on n’était pas le groupe star de la ville, bouger à Paris était primordial, il fallait qu’on se casse.

Quand vous dites « star de la ville », c’est par rapport aux groupes issus du label Kütü Folk plutôt bien côtés sur la scène Rock?

J. G.: Je ne pense pas qu’on puisse parler de « stars ». C’est clair qu’ils ont une certaine notoriété là-bas mais quand on a commencé, il y avait surtout les Elderberries qui cartonnaient pas mal. Et puis quand on a signé avec le label parisien Arag Records en 2008, on commençait à monter souvent en studio dans la capitale; donc pour se faciliter la vie, on a migré. C’est d’abord Jean qui est parti, et puis on l’a suivi. C’était plus simple pour les rencards, pour les répèt’…

A une époque, il y avait des bons papiers sur Clermont-Ferrand dans la presse spécialisée, une ville présentée comme nouvelle capitale du rock en France. Vous avez profité de ça?

R. F.: Ouais il y avait même un article sur le dernier disquaire indé de la ville (Spliff Ministore)! Alors oui, ça a fait parler…

Les gens évoquent souvent le style rétro de votre musique, mais ce qu’ils oublient souvent c’est la particularité des textes en français. Et à mon sens, il n’y a pas énormément de groupes qui mélangent le rock rétro avec la langue de Molière… Dès le départ, c’était clair dans votre tête?

J. F.: Oui, on ne s’est jamais posé la question. Mais on n’est clairement pas les seuls, il y a aussi les BB Brunes…

Oui, mais quand on parle rétro en Rock, on commence au début des 50′s et on s’arrête en 1964 avec l’arrivée des Beatles…

J. F.: Oui, c’est vrai, on est sûrement plus rétro car on va voir un peu plus loin, mais en même temps, on n’entend pas de synthés sur la musique des BB Brunes. Tu vois, je ne nous considère pas plus rétro qu’eux. Tout le monde va chercher dans le passé aujourd’hui.

Les gens qui jugent trop hâtivement Mustang par leur look « Happy Days », ça vous gêne?

J. F.: Ca nous a surtout permis d’avoir une certaine visibilité, et en vérité, ça nous a plus servi qu’autre chose.

J. G.: Mais c’est normal, lorsque nous sommes arrivés avec notre premier album, on ne s’est pas bien fait comprendre. Et avec le deuxième, on a vraiment essayé de poser notre identité, de rectifier le tir, et c’est pour ça qu’il y a moins de reverb et de guitares 50′s.

Pour construire les morceaux, vous dites être allés aux racines du rock, quand d’autres s’arrêtent un peu avant…

J. F.: Honnêtement, on y revient toujours. De la country, du blues ou du rock originels… C’est vrai que c’est une bonne partie de ce qu’on aime mais on a aussi écouté beaucoup de choses psychédéliques des 70′s. Les racines du rock sont une quête permanente pour nous, on cherche des disques, on écoute des tonnes de trucs…

J. G.: On écoute des disques que l’on considérait comme modernes à leur époque.

Et puis il y a le déclic Elvis: « My baby left me » devient: « Ma bébé me quitte »…

J. F.: Exactement! Elvis est le plus grand selon moi…

Vous citez également Big Star parmi vous influences. Un groupe qui n’a pas eu de bol…

J. G.: Oui, ça c’est encore différent concernant Big Star. Ils ont peu vendus, leur promo a été mal faite… Nous on essaie de capter l’essence du Rock, c’est pas le tout d’utiliser des guitares, il faut transmettre un truc avec.

Quand vous citez aussi Roy Orbison ou Elvis, ça change un peu des références habituelles, encore une fois c’est plus rétro…

J. F.: Je me souviens, la première fois où je suis tombé sur un best of de Roy Orbison, je suis tout de suite tombé amoureux, je l’écoutais en boucle. Alors là, pour le coup, on est plus dans une sorte de variété américaine que dans du Rock’n'roll.

Actuellement, on fête les quarante ans de « L.A. Woman » des Doors, les trente-cinq ans de « The Wall » des Pink Floyd. C’est très bien, mais au jeu des rééditions, ne trouvez-vous pas que les années rétro sont oubliées? Elles sont pourtant fondamentales dans la transmission du rock puisqu’elles en sont la base…

J. F.: Elvis a vendu assez de disques, mais il faut être prudent avec cet héritage. Il y a quelques années, ils ont sorti une horreur (« Viva Elvis ») en gardant la voix d’Elvis mais en changeant les arrangements.

R. F.: Il y avait un chanteur de chaque pays qui chantait par-dessus, des aberrations genre Amel Bent…

J. F.: Vu que les maisons de disques ne font plus assez de chiffre avec les jeunes groupes, c’est normal de puiser dans ces trucs-là. Peu importe, on peut être content que les rééditions des Doors ou autres trucs bien gold se vendent encore, ça leur permet d’avoir un peu de thune pour nous faire vivre nous. Mais avec tout le revival rock que l’on a eu depuis dix-douze ans, tous ces groupes ont puisé dans le rock vintage des 70′s et ne parlaient pas des 50′s. Alors nous aussi on a beaucoup écouté les Stooges, mais moins que Bo Diddley ou Elvis. Peut-être une manière de se démarquer, en fait…

Justement, vous disiez que les mecs qui partageaient votre lycée écoutaient des groupes comme les Ogres de Barback, la Rue Ketanou, des choses rapidement passés de mode…

J. F.: Beaucoup oui, pas tous, il ne faut pas exagérer (rires).

R. F.: On était dans un lycée de bobo-hippie aussi, il faut le dire…

J. F.: Ouais il y avait ça, mais également le néo-métal qui a duré longtemps, des groupes californiens, des gros vendeurs genre Muse, Radiohead… Mais aucun de ces trucs-là ne nous faisait bander, c’était pas notre truc…

Vous étiez déjà en marge, ce qui aide à devenir quelqu’un sur le plan musical, finalement…

J. F.: Tout à fait, mais après je pense que sur Paris, tous les mecs que l’on surnommait les baby-rockers écoutaient les Stooges et tout ça, ce qui était sans doute beaucoup plus facile pour eux, ils avaient des gens à même de leur faire écouter des disques dans leur entourage, ils pouvaient voir beaucoup de concerts au Gibus ou ailleurs…

Aujourd’hui, et à cause des concepts « Nouvelle Star », on a l’impression que les jeunes qui font de la musique le font de manière calculée, avec des plans chiffrés, des concepts pré-conçus… Où est l’esprit Rock là-dedans? Le fantasme dont on parlait tout à l’heure?

J. G.: C’est pas pareil. Pour la nouvelle star, en général, la plupart des candidats sont des interprètes qui, en caricaturant un peu, aiment juste chanter des chansons,  donc tout sera calculé dans le sens où ils arrivent. C’est un autre boulot. Nous on est un groupe et on essaye de réfléchir à tout dans notre travail.

Et puis, dès le début, vous aviez les idées plutôt claires, non?

J. F.: Oui et non. On a des idées, mais elles ne sont pas toujours très claires. On n’a pas la science infuse. Il ne faut pas négliger l’importance de l’entourage. Les Stones avaient certainement un manager qui voyait de grandes choses pendant qu’eux souhaitaient faire du blues pur et dur… Pour ce qui est de ces artistes d’aujourd’hui qui calculent, ce que je regrette dans tout ça, c’est le terme « univers », utilisé à outrance par les maisons de disque. Selon eux, il faut absolument créer un univers autour de l’artiste. On va te choisir ces fringues là, même si tu n’as pas de chansons on va te faire ça ou ça… Le mot « univers » a tout envahi. Les gens te disent: « tiens, j’adore l’univers de Tom Waits ». Moi je m’en fous de son univers, c’est sa musique que j’aime. Si on prend James Brown, c’est quoi son univers? Il n’a pas d’univers, c’est un génie, c’est tout. Vendre un espèce de « package univers », c’est l’erreur à ne pas faire. Ben l’oncle Soul en est la dernière victime, c’est pas mal foutu mais il y a plus un travail marketing que musical. Vendre ça sous « Motown France », c’est de la rigolade…

Vous, on ne vous a pas trop mis de battons dans les roues en terme d’univers?

J. F.: (hésitant) Et bien…. Pour des séances photo, on nous a prêté des fringues, des accessoires, c’est normal… Mais j’ai tellement gueulé contre ce mot univers qu’il est devenu tabou pour mon producteur. Il n’a plus le droit de le prononcer en ma présence (rires). Le plan du: « on va raconter une histoire avec ça, on va te créer un univers… ». C’est gerbant.

Ce phénomène s’illustre à merveille sur un groupe qui cartonne ici: les Baseballs. Qui reprennent du Rihanna en rockabilly et à qui la banane ne va pas foncièrement bien…

R. F.: Ah ouais! Des allemands, c’est ça? On s’en fiche, franchement… (rires)

Vous avez participé au disque hommage à Alain Bashung. Pas trop dégoutés d’avoir été évincé à la dernière minute? Surtout lorsqu’on écoute les versions de M ou de Keren Ann qui sont totalement râtées…

J. F.: En fait, je crois que ça a fait parler d’elle plus qu’autre chose. Avec du recul, ça n’engage que moi hein, mais je m’en fous. Et puis il faut dire qu’au moment du tribute, on était en plein enregistrement de notre deuxième album, alors tout s’est chevauché, on avait plus la tête à notre propre disque.

Vous aviez déjà croisé Alain sur les routes, non?

J. F.: On avait fait une première partie d’un de ses concerts, oui.

J. G.: C’était le Bashung malade, oui, le Bashung de la fin. Un mec impressionnant, classe. On est très fier de lui avoir rendu hommage, c’est juste regrettable que l’on ne soit pas sur le disque.

R. F.: Le voir dans cet état, ça calme. Mais pour le peu qu’on l’a vu, le mec était classe, fidèle à sa réputation.

J. F.: Tous les gens qui l’ont rencontré le disent: la grande force de Bashung, c’était sa classe, naturelle comme artistique.

Toutes les influences que vous me citez (Orbison, Elvis…) sont américaines. Ca vous dirait, un jour, d’aller enregistrer là-bas? Goûter à l’atmosphère de villes comme Memphis ou Nashville, jouer avec des mecs du pays? Mais toujours en français, s’il vous plaît…

J. G.: Sauf si ça justifie vraiment le déplacement, si on peut avoir un son propre à la ville, à l’atmosphère, pourquoi pas. Mais honnêtement, je ne pense pas que ce soit vraiment le cas. T’as des super studios ici en Europe…

J. F.: Franchement, ce n’est pas comme si on était de simples interprètes, on n’a pas forcément besoin de musiciens, on fait déjà tout nous-mêmes. Je peux comprendre qu’un mec veuille enregistrer avec des américains, pour avoir un certain style et tout ça, mais nous, que l’on soit en studio américain ou japonais, ça reste nous.

R. F.: Mais faire des dates là-bas, ce serait fort quand même…

Si vous deviez me citer un grand de la chanson française encore vivant, vous me diriez?

R. F.: Christophe…

J. F.: Dominique A, je trouve qu’il a des trucs balaises…

Tombés dans le piège! Le clermontois ne doit pas oublier Jean-Louis Murat…

J. F.: Alors oui, je ne connais pas beaucoup, mais les deux ou trois trucs que j’ai écouté de lui, c’est fort. Et puis il reste Johnny Hallyday quand même, Aznavour… Si si, il en reste des grands monsieur de la chanson.

Question rockeurs made in France, si il fallait choisir entre Johnny Hallyday, Eddy Mitchell ou Dick Rivers…

J. G.: Eddy Mitchell. En tout cas c’est celui que je préfèrerais rencontrer.

R. F.: C’est clair, en plus dans les trois c’est le personnage qui a l’air d’être le plus cool.

J. F.: Pas sur qu’il soit le plus cool. Mais Eddy, je pense que c’est l’exact miroir de Johnny. Même si, il faut le dire, il était moins beau gosse que lui, c’est le rockeur qui est allé le plus dans la dérision pendant qu’Hallyday est toujours resté dans le premier degré, et ça lui va très bien. Mais bon, ils sont quand même complémentaires.

Savez-vous qui est le numéro un pour Eddy?

J. F.: Lui-même non? Il a pas dit un truc comme ça?

Chuck Berry. On a parlé Rock sans parler de lui. Grave erreur…

J. G.: Il est vrai que Chuck Berry a fait pas mal de morceaux assez énormes. Pourquoi pas.

J. F.: Personnellement je trouve qu’il en a fait moins que Buddy Holly mais bon…

Propos recueillis par Gyslain Lancement

Albums \ »A71\ » et \ »Tabou\ » disponibles en CD (Sony Music)

 

Rencontre avec Daniel Darc – Festival Antigel

Il a (sur)vécu les années Punk comme personne, mais plus que jamais sous influence divine. Son passage à l’Alhambra était l’occasion rêvée de côtoyer quelques minutes l’artiste qui ressemble le plus au Bad Lieutenant d’Abel Ferrara. Ayant troqué son étoile jaune contre une foi protestante d’ex-anarchiste, Daniel Darc a la carrure du mec qui a grandi dans un cuir, la lame crève-coeur dans la poche intérieure. Interview à cran d’arrêt.

Daniel Darc, ça fait quoi d’être un miraculé? Ou plutôt, un Rock’n'roll Hero…

Ca dépend, ce n’est pas tout à fait la même chose. Si un jour, on m’avait dit que je serais un Rock’n'roll hero… Je suis très content. J’ai toujours cru au Rock’n'roll.

Tu as déclaré très tôt ne pas vouloir vivre normalement…

Bien sur. Je l’ai su très tôt. Tout de suite. Je ne comprenais pas, je voyais les gens, mes parents, mon père rentrer crevé du boulot, il mangeait et allait s’endormir devant la téloche… Je ne comprenais pas à quoi ça servait. Tout le monde faisait ça et je n’y pigeais rien.

Du coup, l’idée c’était: juste pas envie.

Ouais, ouais… Au début, je voulais être romancier, je voulais écrire mais je n’ai pas réussi. J’ai écris des petites nouvelles, des trucs comme ça… Et puis après, le Punk est arrivé et je me suis dit: c’est ça que je veux. D’abord j’ai découvert Elvis, j’ai écouté « Heartbreak Hotel », et ma vie n’a plus été la même…

Elvis plutôt que Chuck Berry alors?

Oui, définitivement.

Les gens ont pu te reprocher d’avoir gâché ta vie, toi-même tu le chantes (dans « J’irais au paradis », album « Amours suprêmes » en 2008), mais finalement, ces conneries t’ont permis de faire des bons disques, de devenir un personnage…

C’est clair, même si les gens n’ont pas à me dire que je l’ai gâché, c’est ma vie et pas la leur. D’accord, ça a peut-être été plus dur que ce que j’avais imaginé au départ, mais au moins ça a été intense, et c’est cool.

Avoir vécu une vie trash, ça fait de toi un Iggy Pop à la française.

(rires) Il fait des pubs pour les Galeries Lafayettes, j’espère que je ferai celles de Printemps!

Ca tombe bien, tu es né en Mai…

Ouais! En plus! (rires).

L’exagération, ça fait partie intégrante du Rock?

Bien sur. Je suis un cliché. On est tous des clichés.

Ici en Suisse, on manque d’artistes cabossés; tu sais, c’est un peu à l’image de cette société où personne ne veut bousculer personne. Tu le perçoit comment ce pays? 

Alors écoute, pour moi la Suisse c’est surtout Calvin. Je sais pas…

Tu sais, ici les gens aiment les écorchés mais surtout quand ils ne leur appartiennent pas…

Ah ouais, je vois. Mais c’est un truc qui a toujours existé dans le Rock. Je me rappelle, j’avais lu dans le magazine Best ou Rock’n'folk, je ne sais plus, un mec qui avais écrit, à l’époque où Johnny Thunders était toujours vivant: « Daniel Darc, c’est comme Jonny Thunders, on achète leurs disques mais on ne les inviterait pas à dîner ». J’ai trouvé ça sublime. Il y a aussi Lou Reed, dans « Berlin », qui dit « How do you think it feels, to always make love by proxy… ». Bien sur, ils vivent par procuration ces gens-là. Moi j’ai vu Chet Baker plusieurs fois au New Morning, et je suis persuadé que la plupart des mecs qui étaient là espéraient le voir crever. Comme au Gibus quand je voyais Johnny Thunders, pareil, c’était leur rêve de le voir mourir devant eux. Et je pense qu’avec moi, le phénomène se répète aussi.

Ton dernier disque s’appelle « La taille de mon âme ». Ce titre t’es venu d’un truc tout con il paraît?

Ouais, alors en fait j’habite à Paris, près de Bastille. Une nuit, je n’avais pas dormi, je suis insomniaque, il devait être environ cinq heures du mat’, et j avais envie d’une bière. Je traversais le marché d’italie, il y’avait déjà les mecs qui commençaient à installer leur matos, et je vois deux bouchers qui poussent un truc et y’en a un qui dit: « si tu savais la taille de ma bite! ». J’ai trouvé ça super et j’ai fait tout de suite le lien avec l’âme.

Quand on se penche sur la chanson titre, ou d’autres comme « My baby left me » ou « Les voeux de bonne année », on pense à Gainsbourg, même si tu as déclaré ne plus trop l’écouter. On peut dire qu’il est digéré et que tu ne le ressorts que maintenant?

C’est possible. Enfin Gainsbourg, c’est beau, c’est super, mais je l’ai tellement écouté… Tu sais, en langue française, il n’y a pas grand chose. Il y a Ferré, j’aime bien, Aznavour mais je m’en fous, Nougaro… C’est Gainsbourg qui m’impressionne le plus. J’aimais aussi beaucoup Alain (Bashung).

Ce disque, tu l’as fait en collaboration avec Laurent Marimbert (qui a travaillé avec Chimène Badi, 2be3, Jenifer, Nolwenn Leroy…). Quand tu as appris son CV, t’as eu peur? Le fait qu’il ait bossé avec des artistes aux antipodes de toi…

(rires) Pas du tout. En fait c’est le chanteur Christophe qui me l’a présenté, donc je ne savais pas au départ avec qui il avait bossé. On a directement travaillé, tout de suite, ça s’est vachement bien passé. Et donc après, je suis allé à son studio, j’ai vu la gueule des 2be3 et tout ça, mais je m’en foutais… Il m’a fait écouté des trucs sublimes qui m’ont fait tilt.

Une sorte d’amitié instantanée?

Ouais ouais, carrément. Un truc complètement naturel.

Tu n’avais pas ressenti ça depuis longtemps?

Depuis Mirwais (Stass, ancien membre de Taxi Girl, le premier groupe qui a révélé Daniel Darc). C’est un lapsus, on est d’accord. Et aussi Delaney Blue (Georges Betzounis), qui est mon frère de coeur, avec qui j’ai fait « Nijinsky » (1994). Donc ça faisait longtemps, oui.

Avec Laurent, vous vous êtes rejoints sur le fait qu’une chanson, c’est soit elle est belle, soit c’est une merde. Arranger ou réarranger ne sert à rien…

Oui clairement. Keith Richards dit ça aussi, hein. Une bonne chanson, tu peux la faire au piano, à la guitare, a cappella ou avec un grand orchestre… elle passera à chaque fois. Britney Spears et toutes ces merdes, ça ne vole pas haut. Et puis ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, les gosses ne disent plus « écoute cette chanson » mais « écoute ce son ». C’est significatif.

A ce sujet, tu jettes beaucoup d’écrits?

J’écris tous les jours, mais je ne m’en sers pas. C’est comme un entraînement. Il y en a que je jette, d’autres que je balance… Quand c’est en tournée je m’en débarrasse, ça dépend. J’ai des cartons plein chez moi, donc des fois je me dis que ça ne sert à rien…

Quand tu écris pour les autres, tu le fais spontanément ou bien tu te poses la question: « putain, est-ce qu’il ou elle pourra chanter ça? »

En général j’essaye de penser à la personne avant de me lancer. Mais j’adore écrire pour les femmes. Cela me permet de me dévoiler plus, peut-etre un truc un peu con comme ça, je sais pas (rires).

Dans tes chansons, tu parles de toi, et tu vas souvent dans la profondeur des sentiments. Tu as peur d’avoir le réservoir vide un jour?

Non. Enfin, ça m’a déjà traversé l’esprit, à chaque fois, en fait. Mais à ce moment-là, je ferais comme Hemingway, je me tirerais une balle là (en montrant le dessous de son menton). Je le ferais quand je ne pourrais plus bander, dans tous les sens du terme (rires).

Sur « Ira », on entend un autre Daniel Darc. Cette chanson peut paraître simple pour beaucoup de personne mais c’est une des plus belles choses que tu as écrite…

(il coupe) Pour moi, c’est la plus belle. La plus belle phrase que je n’ai jamais écrite,: « ça commence par un I, ça finit par un A, juste un R au milieu comme une erreur de Dieu… »

Pour moi à la hauteur de: « je dessine un nageur, vous le croyez noyé, si je peins une fleur, vous la voyez fanée.. » en 1994 sur « Nijinsky »…

Merci, on ne m’en parle plus trop mais j’en serai toujours fier de celle-là aussi…

Pour en revenir à « Ira », on met le disque et on rentre directement dans l’intime. Cette chanson vivait en toi depuis longtemps?

Depuis longtemps, oui et non, un an et demi en fait. Ira, c’est une fille, et cette chanson je voulais l’écrire sur la « Gymnopédie n°1″ de Satie, et puis j’ai changé d’idée. Ira est une lesbienne, donc je trouvais ça super, extrêmement romantique, de tomber amoureux d’une fille que je ne pourrais jamais me taper. C’est plutôt Rock, non?

Dans ton disque, il y a aussi ces « Variations » (un, deux et trois) qui poussent l’auditeur vers un Daniel Darc que l’on ne connaissait pas…

Les deux premières sont au violoncelle puis au ukulélé; pour les autres, j’ai laissé le choix à Laurent en me disant « putain je casse les couilles à tout le monde avec Dieu… » (rires). Mais il a bien choisi parce qu’à la fin ça donne un bon reflet de moi, je crois.

Tu as dit avoir lâché l’idée de faire le plus grand disque de Rock de tous les temps. C’est un peu comme en amour, finalement, c’est quand on arrête de le chercher qu’on le trouve…

Ouais, je pense. Et puis la beauté des choses, c’est l’accident. Si tu prends « Pretty woman » de Roy Orbison, ça sonne bien à cause d’un foirage! Le mec a planté son riff et c’est devenu le tube que l’on connaît. C’est génial. Dans la musique, on doit beaucoup à l’accidentel. Le free jazz, ça l’est souvent… Moi j’écoute que du western-swing, de la country ou du jazz. Dans la vie, n’importe quelle histoire, c’est un accident. La femme avec qui je suis, on s’est retrouvé dans un bar le même jour; si j’étais parti dix minutes plus tôt, je ne l’aurais pas connu, alors qu’aujourd’hui on est le plus beau couple de tous les temps! C’est une évidence pour moi et pour elle, enfin j’espère (rires). C’est à une minute près, tu vois.

Ta conversion au protestantisme, c’était pour trouver de l’aide?

Non, non. Pour ça, il y a les alcooliques anonymes (rires). Les gens me demandent qu’est ce que ça m’apporte de croire… Cela ne m’apporte rien du tout, c’est juste que si je crois, c’est pour remercier Dieu. Si il est là, tel que je le vois, c’est pas pour être bien noté. L’idée de:  » Dieu, je crois en toi donc aides-moi », j’en ai rien à branler.

Mais c’est venu d’un réel intérêt pour la religion?

Je voulais être rabbin, au départ. Puis après j’ai été anarchiste. Etre protestant aujourd’hui, pour moi, c’est un peu comme du judaïsme moderne.

D’autres artistes l’ont fait, on pense à Dylan qui a mêlé ça à sa musique et ça a moyennement marché, puis Johnny Cash à qui ça a littéralement sauvé la vie…

Bien sur. Mais tu sais, concernant Dylan, j’aime beaucoup sa trilogie « Slow train coming » (1979), « Saved » (1980) et « Shot of love » (1981). Trois disques chrétiens que j’adore.

De toute façon, même le pire disque de Dylan sera toujours meilleur que n’importe quelle daube aseptisée d’aujourd’hui…

On est d’accord! (rires)

La foi, c’est quand elle devient comme une drogue qu’elle s’avère dangereuse?

(hésitant) Je ne sais pas, j’aime bien les drogues moi… Elle est dangereuse quand tu perds ton libre arbitre, à mon avis. Moi je suis libéral, pas politiquement hein, je te rassure, mais dans ma foi. Je ne vais pas croire que toutes les merdes qui arrivent sont à cause d’une femme qui un jour a bouffé une pomme.

Sur la pochette, on voit Daniel Darc à genoux dans une église. Rock et religion son compatibles sans que l’on parle de « white rock » où les mecs se peignent la gueule en blanc…

Oui, j’aurais pu faire cette photo ailleurs, mais j’aimais bien la symbolique du truc, à la « Gimme shelter », au sens littéral du terme, rien à voir avec les Stones. Mais moi dans une église, c’est plus « Bad lieutenant » qu’autre chose…

Un paradis sans purgatoire, c’est possible?

Je ne crois pas au purgatoire. Ce sont les catholiques qui croient en ça. C’est comme les indulgences, mais qu’est ce que c’est que ce truc? Tu files du fric et tu vas au paradis… au secours! Ou alors toutes ces conneries liées à la capote, mon cul!

Et puis toi, de toute façon, tu as chanté que t’avais passé ta vie en enfer…

(rires) Exactement! Tu sais, dans les romans comme dans le rock, il y a des choses qui sont dommageables. Quand Lou Reed a écrit « Heroin », on lui en a voulu, même si lui il en veut aussi à tout le monde et sur tout, il est devenu con en vieillissant, mais on lui a mis sur le dos la mort des mecs partis en overdose, et à un moment donné ce n’est pas possible. C’est pas parce que tu vas lire « Crime et châtiment » que tu vas aller poignarder une petite vieille… Il faut prendre de la distance.

Neil Young a dit: « Maintenant que la célébrité fait partie intégrante de ma vie, le mieux que j’ai à faire c’est de ne pas en rester prisonnier. » Aussi une histoire de distance…

Il a tout dit…

Propos recueillis par Gyslain Lancement

\ »La taille de mon âme\ » disponible en CD et Vinyl (Sony Music)

 

 

 

 

 

 

 

 

Rencontre avec Miossec

La Bretagne, tout comme la montagne, ça vous gagne. L’impression la plus agréable que l’on a avec Miossec, c’est qu’il ne voit pas sa musique comme un métier. Il la vit. Hier plein de larmes, aujourd’hui plein de voix, Miossec a tiré un trait sur la boisson; mais quand même, il se méfiera toujours des gens qui s’assoient à table dans les bistrots. Interview pilier de bar.

Christophe, je sais que tu es un sympathisant de Groland. Ca va? Tu n’as pas eu trop de soucis à la frontière avec le passeport Grolandais?

(rires) Non non on n’a pas eu de soucis, on les avaient sur nous pourtant. Et effectivement, les mecs de Groland sont des amis, des collègues, puisque c’est Gustave de Kervern qui a réalisé le clip de « Chanson pour les amis ». J’ai même un rôle politique dans la présipauté de Groland, ils m’ont nommé ministre d’outre-mer. Ils m’ont trouvé un super poste là. Je connais bien l’outre-mer et je suis de Brest, donc ça tombe bien.

Justement, on doit dire Brestois, et pas breton. Explique un peu la différence à nos amis suisses…

Et oui, Brest est une ville magnifique fortifiée par Vauban, une base militaire française depuis la nuit des temps, une enclave linguistique. Tous mes ancêtres travaillaient dans l’arsenal et personne ne parlait le breton. Il y a une vraie frontière avec les bretons, et du coup ça ne me vaut pas que des amis…

C’est un peu l’opposition entre le marin ouvert et le bouseux des terres…

Oui même si le bouseux est aussi pêcheur. Par opposition, le brestois est plus dans la marine nationale, plus axé ouvrier marinier.

Quand on tape « Miossec » sur Google, on nous propose toujours des liens du style « Miossec bretagne, Miossec chanteur breton… ». Pour le coup, on a envie de leur dire: putain les mecs, faites un effort. Mais au moins, on sait que le mec qui a inventé Google n’est pas Brestois…

Ah ouais pour le coup, on le devine facilement (rires).

Mis à part ta parenthèse ministerielle à Groland, je sais que tu t’investis aussi au niveau de la politique communale. Un des ministres français (Brice Hortefeux) avait déclaré un peu maladroitement: « les auvergnats, quand il n’y en a qu’un ça va, c’est quand il y en a plusieurs qu’il y a du dégât… ». Et pour les bretons alors?

Mais le pire c’est qu’il est copain comme cochon avec Sarko, ils sont amis de longue date, depuis tous petits! Il y a quelques années, Sarkozy avait dit « j’en ai rien à foutre des bretons ». Du coup, il a été obligé d’éviter la Bretagne pendant un certain temps (rires). Il était revenu quelques temps après mais les marins pêcheurs ne l’avaient pas oublié, ils l’avaient traité « d’enculé »…

Ton dernier disque s’intitule « Chansons ordinaires ». Mais toi, Miossec, tu es tout sauf un chanteur ordinaire. Si l’on regarde ta trajectoire, tu revenais de l’océan indien, tu sors un premier album qui cartonne, tu décides de rester dans l’indé…

Ouais, c’est vrai. Le succès c’est super chiant. Rester indé me paraissait évident. La musique que j’aime vient de l’indé, ma boîte de musique est indé (Pias). Mais ce titre était aussi une façon de rendre hommage à Georges Perros, un écrivain que j’aime bien, voir plus que ça car je suis très ami avec son fiston, c’est une longue histoire d’amitié… C’était aussi une manière de placer le nom de Georges Perros, une sorte de publicité, donner un titre utile (rires)! Comme ça je peux parler de lui en faisant la promo.

Tu es un chanteur anti-populaire, anti-variété, mais étrangement ta musique, tes textes ou même tes visuels sentent le bistro, les lieux de vie, les endroits populaires…

C’est toujours le monde que j’ai aimé en fait. J’ai pu avoir plusieurs vies avant la musique, c’est ça qui est pas mal. A une époque je travaillais dans un journal ultra-tendance qui avait pignon sur rue au niveau branchitude. Les bains-douche, les vernissages, les trucs où j’allais bouffer… J’étais content d’avoir fréquenté ce monde-là pour me rendre compte aujourd’hui que je n’y serais plus à ma place. Et puis je n’ai plus envie de faire d’efforts pour y être.

Tu es d’ailleurs revenu sur tes terres…

Ouais mais tu vois avant j’étais à Bruxelles, je bouge beaucoup. A l’heure actuelle, quand tu es musicien français, tout est concentré sur Paris. Il m’est arrivé d’y retourner pour voir des concerts mais je n’y reste pas, c’est assez chiant.

C’est cette bulle indé, à qui tu voues une fidélité absolue, qui t’as sauvé finalement…

Ouais c’est clair, c’est un super bouclier. Tu sais, ayant connu un succès immédiat, j’ai dû aller au clash avec ma maison de disques. Le but du jeu n’est pas de passer à la radio, je n’ai jamais fait de la musique pour devenir FM. Aujourd’hui j’ai l’impression que tous les gamins ont complètement compris le truc, mais bon… C’est devenu presque malsain, une grande majorité commence de manière opportuniste, dans la façon d’aborder leur musique. Ils sortent de l’oeuf avec une sorte de plan en tête, il n’y a rien de dangereux là-dedans, pas de vrai frappé, pas de mecs secoués, ils sont tous psychologiquement sain… Et ça me fout les jetons (rires)!

Quand on regarde ta discographie, on voit que les albums se suivent à intervalle régulier mais ne se ressemblent pas; et quand tu démarres un projet, Miossec, on parle souvent d’une politique de terre brûlée. La terre brûlée, pour un marin, c’est peu banal…

Quand tu viens de la mer, tu changes de port, tu changes d’escale. T’es dans un autre port à chaque fois. Mais avec le recul, j’aurais bien aimé que les ports soient plus éloignés les uns des autres. Et puis si je regarde à mes débuts en 1995, on jouait à deux guitares acoustiques, on tapait dessus comme des malades, on faisait des concerts un peu foutraques, voir totalement, et c’était drôle car complètement à contre-courant de l’acid house de l’époque. Il n’y jamais eu cette tentative de faire un album dans le courant à la mode.

Toujours l’envie de voir plus loin alors, d’être vraiment toi avec les risques que les artistes d’aujourd’hui veulent fuir…

Ouais et depuis 1995 il y a aussi eu du changement. Beaucoup de gens m’ont tanné avec ça, mais pour moi c’est de la vieille musique, c’est plus du tout nouveau. En plus, dans tous les genres musicaux, ce qui m’intéresse, c’est la base. Que ce soit dans la house, le hip-hop, le rock… ce sont les débuts des courants qui sont biens. Par la suite, ça se peaufine et ça perd toute spontanéité.

L’idée de « Chanson que personne n’écoute », on peut l’interpréter comment? C’est la hantise de l’artiste? Pourquoi l’avoir choisi en intro de ton album?

C’était juste pour me marrer. Et finalement, ça me suffit (rires). Je trouvais ça drôle car aujourd’hui, il y a de la musique partout, dans la rue, dans le bus, dans les magasins… Les gens passent, entendent, mais n’écoutent plus.

Sur « Chanson pour les amis », on reconnait ton papa dans le clip. Après vingt ans de carrière, on a quand même peur de demander à son père de jouer la comédie?

Heu… Seize ans de carrière plus exactement. Je met le frein à main (rires)… On n’a jamais eu de rapport autoritaire, il s’est bien pris au jeu, on s’est vraiment fendu la gueule avec toute cette bande de Ouessant.

Au sujet de cette chanson, tu as dit qu’elle était loin d’être ta préférée, et pourtant en voyant le clip, on est pris aux tripes, on pleurerait presque…

Le clip est meilleur que la chanson. Ce qui est chouette, c’est que Gustave (de Kervern) en réalisant la vidéo, a réussi à l’amener ailleurs, il s’est fait plaisir. Gustave est quelqu’un qui est plein de poésie. Le résumer au « caca-prout » de Groland, même si on est tous bon client et moi le premier, serait une erreur, il n’y a pas que ça. Il a une énorme part de poésie, une mélancolie qui fait un bien fou. Ce mec alterne le touchant et le comique, sans compter tout ce que l’on a fait hors champ… du grand n’importe quoi (rires)!

L’album a été enregistré en peu de temps. Ca renforce ce côté live, ce côté intense et animal. Pas le temps de regarder dans le rétro…

C’est clair. C’étais un vieux fantasme que j’avais depuis mon premier groupe étant gamin, à 17 ans. Je voulais vraiment minimiser les contraintes, être au taquet tout le temps, à fond. On ne pouvait pas se retourner, tout ce que l’on enregistrait allait être sur le disque, en excluant le plan-plan et les schémas trop carrés. Résultat, ça a fait péter la tête à tout le monde, dans le bon sens du terme. Tout les musiciens avaient des arrangements au niveau des droits, donc c’était trois, quatre moteurs!

En plus, dans cet album, on ressent bien le mélange des genres, voire des générations…

Carrément! Si tu prends Thomas, le guitariste de 28 balais, moi j’en ai 48, ça pourrait être mon fiston, qu’on se retrouve à bosser ensemble c’était le pied. De mon côté, je lui faisais écouter des vieux trucs genre Captain Beefheart et lui des trucs actuels. Ce qui est génial c’est vraiment la spontanéité. J’ai déjà connu les affres du studio longue durée, avec des budgets, des plages horaires où tu peux trainer, trainer… Et là, je voulais tout sauf ça.

Christophe, quand tu dis que « tout fout le camp », tu penses encore avoir des rêves ou bien tu t’es endormi dessus?

Ces paroles, c’était surtout pour me foutre de la gueule de notre époque qui est d’une moralité absolue. On a l’impression que l’on vit dans une sorte de dégénérescence  alors que le début 1900 a été extrêmement décadent. Les années 20-30 étaient incroyables. Tout cette mythologie des rockeurs que l’on nous vend, c’est exagéré, ce sont des enfants de choeur à côté de certains écrivains d’il y a un siècle.

Pour toi le bon vieux temps du Rock, il s’est arrêté quand? Si arrêt il y a…

Je pense qu’il continue mais avec moins de magie… Alors c’est sur, les Stones et les Beatles, deux groupes qui se tirent la bourre comme ça, on n’en aura plus. Les choses de chez Stax également, on pouvait tout écouter, tout était bon. Alors faire de la musique chez soi avec son home studio, c’est bien, mais ça manque sacrément de couilles (rires).

Tu as déclaré que l’expérience était ce qu’il y avait de pire. Mais si tu devais choisir entre la fougue du pré-trentenaire et la sagesse du presque cinquantenaire, tu prendrais quoi?

(hésitant) J’étais beaucoup plus sage vers 23-24 ans, très raisonnable. Mais je ne choisirai rien, c’est trop dangereux. Dire que l’expérience amène la sagesse, c’est trop chrétien, je n’y crois pas, beurk…

Au sujet de la sagesse, Gainsbourg disait que la connerie était la décontraction de l’intelligence. Pour en revenir aux chansons qui te font marrer, t’es plutôt d’accord avec Serge…

Plus que jamais. Ca l’est vraiment. Le but du jeu, c’est de se marrer, déconner avant d’y passer. Autrement c’est triste.

On te sent en paix avec toi même Christophe…

Ouais, ouais, je suis d’accord. On a des projets des idées, plein de choses. Après la tournée, on se retrouve tous chez moi avec la bande. On se connaît depuis 20 ans, ça dépasse vraiment le stade de simple copain, ce sont des gens importants pour moi. La vie sur la route est fabuleuse, on n’a pas du tout l’impression d’être au boulot. On vit l’avant, le pendant et l’après concert comme du spectacle, sans prise de tête.

Explique nous un peu ton implication dans le projet des Marins d’Iroise…

J’ai été le relais en fait. Universal cherchait une chorale bretonne, c’est marrant ils sont persuadés que je suis la référence en la matière (rires); j’ai donc proposé à des copains à moi de se présenter. Ce qui est bien, c’est que leur chorale est harmonisée, sans compter qu’ils doivent être celle qui se bourre le moins la gueule en bretagne et du coup, ils travaillent un peu plus. Ca s’est fait en cinq minutes genre: « vous voulez chanter les gars? » Ok, alors c’est tout bon avec Universal…

On peut être assez méfiant avec ce genre de projet supervisé par une major. La peur de devenir une grosse machine marketing un peu comme les enfoirés. C’est fou, les gens sont persuadés de faire une totale bonne action en achetant la compile des enfoirés à côté des petits pois au supermarché du coin… Comme le diasit Jean-Louis Murat récemment, le vrai bénévolat est silencieux, non?

Ouais mais finalement, est-ce aussi détestable que ça? C’est tellement horrible artistiquement (rires), mais ils font de mal à personne… Le petit bénévolat, j’en fait souvent dans mon coin à Brest, et c’est beaucoup plus rigolo. La recette va directement là où elle doit aller, j’y crois vraiment à ces choses très directes. Et puis toutes ces valeurs marketing, le fait de passer pour quelqu’un de bien, c’est très désagréable, nauséabond, c’est très louche. Dans ma discothèque personnelle, j’ai plein d’infâmes salauds (rires): Chet Baker était une crapule absolue, ignoble…

Tout comme Miles Davis…

Oh! Epouvantable! Sauf avec une seule femme. Dans sa biographie, il a dit d’ailleurs qu’il n’avait rencontré qu’une seule femme dans sa vie: Juliette Gréco. C’est fort quand même. Il l’a toujours profondément respecté, ils se sont vus toute leur vie. Ils ont vécu une drôle d’époque, aux States, l’homme noir avec une blanche, c’était pas possible.

Tu as participé au disque hommage à Alain Bashung. La chanson « Osez Joséphine », c’est toi qui l’a choisi?

Ouais c’est moi qui l’ai choisi mais je n’en suis pas très fier. C’est raté. La chanson, on la prenait en live, et l’idée que j’avais c’était de la reprendre comme un groupe de baloche, et ils ont sorti le disque beaucoup trop tôt. Le cadavre était encore chaud et je me suis senti mal à l’aise, un truc terrible. Là maintenant que le temps à passé, j’aimerais bien le faire. Je suis moins émotif que lorsque l’on m’a demandé d’y participé.

Miossec, si tout devait péter, où aimerais-tu être?

Sur mon rocher. Je vis vraiment sur un rocher. Je suis en dehors de la ville, tranquille,  j’aime m’échapper. Et c’est comme ça que ça finira (rires).

Propos recueillis par Gyslain Lancement

\ »Chansons ordinaires\ » disponible en CD et Vinyl (Pias Recordings)

 

Rencontre avec Stress


Des ghettos coupe-gorge aux prairies verdoyantes de Suisse, il y a un gouffre. Mais cela n’empêche pas Stress d’être le rappeur numéro un depuis dix ans sur ses terres d’adoption helvétiques. Le vendredi est un peu son jour préféré, et Fri-son l’a vite compris. Pour cet entretien, soyons clair. Même si ce son respire le béton, à nous de faire une fleur: on ne parle ni de Coop ni de Mélanie Winiger. Paraît que les rappeurs sont des sales gosses. Interview Big-up.

Avec ton nouvel album, « Renaissance II », je n’ai pas simplement découvert Stress, mais l’homme qui se cache derrière, Andrès Andrekson…

Merci. Peut-être que c’est une question de temps, d’âge, j’en sais rien…

Si l’on se fie à ta pochette, on voit une scène de guerre (les soldats helvètes à la bataille de Sempach en 1386) et si l’on compare ça à ta musique, on se dit que les rappeurs sont des guerriers, qui se battent avec leurs armes: le flow et les mots. Et paradoxalement, tu n’as jamais paru autant à fleur de peau…

C’est possible. Pour moi c’est difficile. Car je pense qu’il faut au moins une année pour avoir du recul sur un album. Il faut du temps pour comprendre ce que t’as fait, etc… C’est tout un processus et à ce niveau là, j’ai pas complètement analysé le truc. Mais c’est aussi dangereux d’analyser pour moi. Je me contente d’abord de le faire et d’avoir l’impression que j’ai fait juste.

Même les featurings, tu les intègres beaucoup dans ta confession, dans ton ombre…

Ouais! Et puis pour moi c’est important de faire des featurings avec des gens que je peux considérer comme ma famille, finalement. Je ne suis pas trop pour les featurings par internet, les trucs où les artistes ne se voient même pas et ne font que se partager la caillasse… Là tu vois, avec Karolyn ou M.a.m., on traine ensemble à la fin de la journée, c’est devenu des potes et tout… Ce sont toutes des choses qui vont plus loin que la musique.

Quand tu chantes « Fuck Stress », on a l’impression qu’il y a une vraie cassure avec le passé…

Il faut que les gens se rendent compte que pour moi aussi, c’est parfois lourd à porter ce statut. On est souvent associé à quelque chose, et Stress n’est pas forcément Andres, pas tout le temps. Pour plein de gens c’est le cas, et du coup c’est pesant. Alors voilà pourquoi j’ai envie de dire « Fuck Stress ».

Juste avant, tu parlais d’âge. Le fait de plus parler de toi dans tes chansons, finalement c’est comme une suite naturelle, un truc que l’on ne contrôle pas, la vie quoi…

C’est exactement ça! Et il ne vaut mieux pas essayer de le contrôler sinon tu vas droit dans le mur. Il est très important de garder une certaine liberté à ce niveau là, une fraîcheur, quelque chose de spontané.

A l’époque de Double Pact (son ancien groupe), le rap dérangeait la société, mais c’était clairement son fonds de commerce, sa fonction première. Quinze ans après, le rap est devenu à la mode, il est rentré dans le rang. Toi, tu le vis comment en tant que rappeur à succès?

C’est différent. Par exemple tout à l’heure je suis sorti une minute, une famille s’est approchée de moi et voulait une dédicace, du papa jusqu’au p’tit dernier. Les gens viennent au concert en famille, chose impensable il a quinze ans. Je me souviens, dans ce genre de salle, t’avais NTM qui venait et des mecs se tapaient là devant (rires). Le courant rap est devenu accepté, les gens comprennent et acceptent cette musique désormais.

Dans le public du rap, il y a un truc qui ne change pas trop, c’est le fantasme. Depuis longtemps, des mecs rêvent d’une vie à la Scarface, soit une ascension illicite rapide et une chute minable…

(il coupe) et c’est souvent à l’image de leur carrière.

Mais il y a aussi des mecs comme Jay-Z ou Puff Daddy qui investissent intelligemment ou qui crée leur marque de fringue. Toi, Stress, tu as crée ta collection de vêtements « Bear Inc ». Ce sont des modèles pour toi ces poids lourds du Hip-Hop?

Bien sûr. Je pense qu’il ne faut pas avoir honte de l’ambition. Franchement, en Suisse, on n’est pas assez stimulé, on se ferme, beaucoup d’artistes manquent de courage vis-à-vis de ça. Le tout c’est d’essayer de le faire. Je dis pas que je vais réussir, mais si on n’essaye pas, on ne sait pas. Il faut être audacieux dans la vie. Et malin.

Le marché américain, tu as mis un pied dedans récemment à travers une collaboration avec Snoop Dogg et Busta Rhymes. Tu l’as vécu comment?

(hésitant) Mouais, c’est pas comme si je traînais avec ces mecs en studio. Là c’était par le biais d’intermédiaires. C’est cool, c’est un plaisir d’être sur ce titre-là mais après, ça ne va pas plus loin que les 3’30 du morceau.

Dans certains textes, comme sur « Au poste », on entend quelques mots peu communs dans le vocabulaire Suisse courant, comme « rabouler », un peu emprunté à l’argot français, et récemment on te voit intervenir dans les écoles. En gros, Stress, t’es un garçon ouvert, un amoureux des mots, et tu aides à démocratiser le rap…

Moi je pense qu’il est important que les jeunes puissent garder en perspective que l’école n’est pas simplement un truc pour te faire chier, et qu’au bout du chemin, si tu le négocie bien, ça t’amène quelque part. Tu peux vraiment retirer du positif de cette éducation là, autre chose que des heures de colle ou des professeurs qui sont cons. Les outils pour ton futur, il ne faut pas les négliger. Si tu te fais chier à l’école, tu te feras chier toute ta vie. Et une vie, on en a qu’une.

Tu utilises un Vocoder sur l’album, instrument qui était totalement has-been jusqu’à ce que Kanye West le sublime sur « 808 & Heartbreak » en 2008. Selon toi, ce sera quoi l’instrument tendance en 2012?

(rires) Oh putain! Allez j’vais dire l’accordéon!

Le mélange des langues est très présent sur « Renaissance II », on y entend du français, de l’anglais et de l’allemand, parfois ensemble sur le même morceau…

(il coupe) Tu sais aujourd’hui, les gens ils parlent tout. Quand je suis à Zurich, j’entend plein de choses différentes, les vocabulaires sont tellement mélangés. Je pense n’avoir plus trop de complexes avec ça par rapport à avant.

C’est le langage rap, en gros…

Ouais c’est clair, c’est un truc vachement urbain.

Ton énorme succès en Suisse alémanique t’as aussi poussé dans ce sens?

Non, je n’ai pas réfléchi comme ça. Ca ne sert à rien de se limiter. Si un truc te vient en anglais, vas-y, lâche toi.

Sur « Saturé », Stress en a marre, il est à bout, il cache son poing serré. La meilleur mort, pour un artiste, c’est sur scène non? Exploser en plein vol…

Ah ouais! Ce serait pas mal ça! Ce serait cool! Pas se faire buter hein, mais exploser.

Propos recueillis par Gyslain Lancement

\ »Renaissance II\ » disponible en CD (Universal Music Switzerland)

 

 

Une semaine, un disque: Raphaël live, « vu par Jacques Audiard »

On connaît tous Raphaël. Mais pas pour les mêmes raisons. D’abord, il y a la (pré)-ménagère qui, happée par la « Caravane » (et ses deux millions d’exemplaires vendus) s’est appropriée l’artiste, excitée et presque hystérique, ne sachant plus qui choisir entre lui et Bénabar comme figure de proue de la nouvelle chanson populaire. Et puis il y a les autres, les dits puristes, qui suivent le chanteur depuis le début des années 2000, ses années rock, révoltes et désinvoltes (cf les premiers albums « Hotel de l’univers » et « La réalité »), et qui ont frôlé l’indigestion passive. Premiers symptômes? Dégoût d’un artiste matraqué trois fois par heure sur chaque radio. Dans le pire des cas, on s’encastrait d’énervement dans le premier platane venu; dans le meilleur, on courait dans la première grande surface acheter ce « nouveau » chanteur, à mi-chemin entre le jeune homme apeuré et le gendre idéal. Ce succès démesuré, Raphael va le prendre en pleine figure et va avoir du mal à le digérer. La preuve par disque, il publiera « Je sais que la terre est plate » (en 2008), disque raté, bâclé, joujou d’un enfant gâté. Et puis, à coup de Cali, Zaz et Chritophe Maé, les médias et autres festivals vont l’oublier, le snober, préférant rester à l’abri dans la caravane plutôt qu’au guidon de la vie, face au vent. La meilleur scénario possible?

Entre temps, on aura eu la triste fin du grand Alain Bashung, que Raphael va mieux assimiler que la gloire, puisqu’elle va réveiller en lui un côté noir, torturé, angoissant. Nouveau départ. Raphael a replongé dans le terre à terre confidentiel, s’est déconnecté du monde, survivant à l’ambivalence du mec qui a à la fois peur et envie d’être oublié. Il publiera « Pacific 231″ fin 2010, album déroutant, détaché. Lancé sur la route à défendre son disque, parti à l’envers pour retomber à l’endroit, Raphael sera suivi par le cinéaste Jacques Audiard (à qui l’on doit le très réussi « Un Prophète ») et capté en live à la Coopérative de Mai dans la capitale du Rock: Clermont-Ferrand. Âmes sensibles et populaires, soyez vigilants, ceci n’est pas un concert traditionnel. Filmé dans la confidence, il montre un artiste en renaissance, marginalisé de cette étiquette désormais obsolète de chanteur de variété. Voyant la scène comme un rendez-vous amoureux, un truc qui fait flipper autant qu’il excite, Raphael n’a jamais paru aussi à l’aise avec ses angoisses. Galvanisé par quelque chose d’assez noir, d’assez mélancolique, il a rencard avec l’héritage Bashung (« Terminal 2B », « Ce doit être l’amour », « Prochaine station », « Locomotive »). Cette fois-là, David ne battra pas Goliath, l’histoire a changé, et l’hommage, qui crève les yeux sans les piquer au vif, se fait concluant (« Osez Joséphine »). Appréhendé de fort bel manière par le regard artistique d’Audiard, Raphael (re)devient lui-même, au détriment de la popularité certainement, mais au service du Rock.

Extrait live: Raphael live vu par Jacques Audiard, \ »Terminal 2B\ »

Disponible en CD/DVD

Fleet Foxes au plus haut des cieux

Le rock est gangréné. La gangrène, cette nécrose des tissus qui conduit le plus souvent à une amputation ne laisse pas présager de beaux jours au destin figuré de l’industrie. De là à dire que le Grunge (mycose en français) y est pour quelque chose… Seattle a vu naître Kurt Cobain et le parachute percé qui va avec, poussant des millions de jeunes amputés d’avenir à ne jurer que par trois accords, joués de manière aussi crade que mélodique. Jusqu’à une mort à petit feu, bien aidée par des majors poussant le vice à bout, à nous faire accepter sans douleur des aberrations du genre: Chris Cornell est grunge. Mais, durant tous ces temps angoissants et apathiques, une génération y est née et a grandit, puisé et muté, et le moins que l’on puisse constater, c’est qu’elle s’en est bien tiré.

A la question « préférez-vous les grandes ou les petites salles? », les Fleet Foxes n’y vont pas par quatre chemins, la classe absolue de barbus indie en plus: « on préfère jouer deux fois dans une petite salle qu’un seule fois dans une arène gigantesque où notre musique subirait plus qu’elle ne profiterait d’un espace dur à combler ». Vous l’aurez compris, en ce mardi 22 Novembre, Fri-son a transformé son paillasson « Welcome » en paillasse folk-blues, avec une directive simple: interdiction de piétiner. Souvent comparés à Crosby, Stills, Nash and Young pour la douceur de leurs harmonies et aux Beach Boys pour leur fratrie musicale, les Fleet Foxes sont plus que ça. Ces hippies from Seattle, ces six jeunes musiciens non trahis par leur allure de loser n’ont emprunté qu’un élément à la ville du Grunge: le look. Cachés derrière une pilosité prononcée, les Fleet Foxes portent un étendard folk poli et peu convenu, pour l’époque. Des mecs aux ongles longs – la 12 cordes acoustique est de rigueur – et sales, perpétuant le cheveux filasse et le teint blafard, mais fans de Tolkien, des 70′s et des Beatles, ce qui porte fantastiquement, et bien aidé par le vent, leur musique à la fois fluide et naturelle. Une manière comme une autre de rendre immortels les disparus John Martyn et autres Bert Jansch?

En deux albums et sans avoir perdu (trop) d’innocence, la musique des Fleet Foxes finit de transporter des vertus originelles d’expression humaine et mystique, aux contours fragiles et lumineux, aux choeurs amplis d’ensorcelants mystères. C’est perdu dans le noir qu’on se laisserait guider par cette virtuosité mémorable. La moyenne d’âge du groupe (25 ans) file un coup de vieux aux vestiges du monde folk, naviguant à vue et sans méchanceté aucune, mais avec une pression grandissante autour de six membres peut-être déjà aussi grands que l’emballement médiatique branchouille qui les poursuit. Cette unique date en Suisse, en forme de gros lot pour Fri-son, n’a pas fait que rassembler des privilégiés qui s’ignorent. A l’image de leurs disques qui, il faut le dire, suivent les empreintes injustement recouvertes du folk anglais des 70′s, les Fleet Foxes sont un monument en devenir, à voir et à écouter aujourd’hui pour en reparler dans 100 ans. Oui, on aura vu les Fleet Foxes.

Gyslain Lancement

Entretien avec Stromae

C’est l’histoire d’un Belge plutôt direct. Pas le genre à gamberger pour nous pousser à danser. D’apparence gendre idéal, Stromae a une fâcheuse tendance à gonfler l’ambiance. Et à un an de la fin du monde, ce n’est pas pour nous déplaire. Alors, on danse?

Bon, Stromae, as-tu bien pris ton bol de musique ce matin?

J’ai pris mon bol de musique, exactement! Quoique non même pas, et aujourd’hui je n’en prendrai pas avant ce soir. Normalement, j’essaie toujours de m’organiser pour composer sur place, partout où je vais, avec une sorte de petit studio portable. Et puis faut dire qu’en règle générale, je ne me lève pas aussi tôt… Du coup, la musique attendra.

Quand tu dis « bol de musique », c’est donc que tu composes, et non que tu écoutes autre chose que ton propre son…

Oui oui, je n’écoute pas beaucoup de musique, en fait. Je m’intéresse à deux-trois trucs de hip-hop américain en ce moment et c’est tout. En général, je découvre un morceau et je vais tellement le kiffer que je me le passe en boucle du matin au soir!

On est tous un peu pareils… On fait des Ipod toujours plus gros, et au final, on s’écoute toujours le même morceau…

Exact! Et c’est quand même assez dingue! (rires)

Qui dit études, dit travail, qui dit travail dit les thunes, alors qui dit concert de Stromae à Fri-son dit?

(il réfléchit) Alors, dit visuel kraftwerkien, et donc épuré et minimaliste comme dans tout mon travail. Avec du bon live en compagnie de deux musiciens, chose parfois difficile à intégrer dans la musique électronique, où l’on a trop tendance à s’arrêter à un micro et une platine. D’ailleurs, je tiens à remercier les Transmusicales de m’avoir programmé, d’avoir eu les couilles de mettre en avant un artiste comme moi qui arrivait avec une image « hit de l’été ». Grâce à ça, on a tout retravaillé en amont, en apportant du visuel, environ un tiers du show, et plein de choses additionnelles comme du rire, des pleurs, du clownesque…

Ce n’est pas évident pour un artiste électro de s’imposer sur scène, mais tu traînes de bons échos derrière toi, notamment aux Eurockéennes de Belfort…

Merci et pourtant, ce fut une des pires dates! Je t’explique: le show part, l’ambiance prend bien et là: une tuile de cinq bonnes minutes. Plus de son ni de lumière au moment fatidique. Sur le coup t’es un peu énervé, tu te dis « merci du cadeau », et après tu relativises, en pensant qu’une fois que t’as connu le pire, il ne peut plus rien t’arriver. A la limite une fausse note à côté de ça, ça n’a pas d’importance.

Tu sais, dans les pays francophones, on a tendance à toujours faire des blagues sur les Belges. Je t’autorise à te venger si tu en as une en stock…

Waouw! Mais il n’y a pas trop de blagues sur les Suisses! C’est un créneau à exploiter tiens… J’en ai pas en stock. Par contre j’en ai une sur les français qui est plutôt pas mal, quoiqu’un peu méchante: « le rock français est un peu comme le vin anglais, c’est une bonne blague ». Voilà, ça reste bon enfant et musical en plus! (rires)

Stromae, tu es ici dans un pays de bière et de chocolat, un peu comme chez toi. Mais bon, on reste quand même un cran en dessous. T’as envie de dire quoi aux suisses? Bien essayé? Faudra repasser?

(rires) C’est vrai qu’au niveau du chocolat, il y a un peu de concurrence. Mais bon après, au niveau de la bière, faut se rhabiller et se dire qu’elle est bien meilleure chez nous. Allez ok, pour le chocolat on peut discuter…

La Belgique a le vent en poupe dis-moi: la chanteuse Selah Sue qui cartonne, le footballeur Eden Hazard qui fait avec une cacahuète ce que Maradona faisait avec une orange, Spielberg qui craque sur Tintin…

Tout à fait! Je suis allé le voir au cinéma il y a pas longtemps…

Verdict?

C’est pas mal, surtout au niveau des effets, ils m’ont tués!

C’est un peu à double tranchant le surplus d’effets, non?

Ouais surtout en 3D, au bout d’un moment ça te fout l’envie de gerber. J’ai l’impression qu’il n’y a que Pixar qui maîtrise bien la 3D. Après, le scénario ne m’a pas emballé plus que ça, c’était juste marrant d’entendre Tintin dire « saperlipopette » en vrai. Subjectivement parlant, je ne suis pas un gros fan de Tintin, il faudrait voir avec les inconditionnels si ils ont vraiment retrouvé dans ce film tout ce qui fait le charme de la saga.

Quand on voit la pochette de ton disque, l’erreur à ne pas faire serait de se fier aux apparences. C’est vrai, on te donnerait le bon dieu sans confession et au final, tu retournes la maison. Le paradoxe, c’est un truc que tu aimes cultiver?

(rires) Tout à fait! En fait, c’est peut-être mon indécision constante qui fait que dès que je commence à avoir trop une étiquette, au lieu d’annoncer clairement la couleur, je préfère pratiquer l’art du contre-pied. Tu vois, je raconte les merdes de la vie et l’album s’appelle « Cheese ». Associer ce titre avec un visuel monalisien, avec un petit rictus douteux, je trouvais que ça collait bien. Je tiens vraiment à rééquilibrer le truc. Même chose pour le côté ultra-populaire. On est diffusé sur les grandes ondes, on pourrait se pointer aussi bien chez Patrick Sebastien, qu’à Taratata, ou dans les Inrocks, c’est ce grand-écart là que je trouve super intéressant.

Justement, des paroles un peu noires, un peu inquiètes sur des beats festifs, c’est un bon moyen de faire passer la pilule…

Evidemment. C’est venu d’un vieux fantasme, un truc né quand je faisais du rap. Parce qu’en général, on te dit de faire bouger les gens en racontant un peu rien du tout ou alors il faut se cantonner aux clichés gros seins, champagne et grosse bagnole, comme si une soirée ne comportait que ça. Ou alors il faut pondre un truc ultra branchouille, uniquement destiné aux connaisseurs un peu prise de tête. Mais moi je dis non, j’ai envie de venir avec un truc dansant et qui parle de la vraie vie, gorgé de réalisme.

Il paraît que tu aimes penser négativement pour être agréablement surpris par la réalité. C’est un peu ta devise? Une façon de prêcher la noirceur pour obtenir la lumière?

Tu m’as bien cerné, bravo! Pour le futur, j’imagine toujours les pires situations, les effets pourris de la vie, la mort, l’abattement, des influences de tout ce que l’on voit et ce que l’on entend… Je me blinde avec et je constate qu’après ça, on ne peut qu’être agréablement surpris.

La musique francophone a connu un bouleversement avec le slam il y a quelques années. Et toi Stromae, tu produits un peu le même effet, mais en allant plus loin…

Oui, c’est vrai, au niveau déclamation, c’est pareil. Pour moi, le seul point noir du slam, c’est la rythmique un peu négligée. Je préfère garder ma musique dans le groove, qui est un peu absent dans le slam. Mais il y a des artistes que j’aime dans ce milieu, comme Abdal Malik qui groove à mort. Faut aussi se méfier des extrêmes, dans n’importe quel style, dans l’électro comme dans le rap, ça peut être fatiguant. Le gros problème qu’il y a eu avec le slam, c’est le côté branché qu’il a tout de suite pris, totalement injuste vis à vis du rap.

L’intelligentsia s’est un peu approprié le slam, en effet…

C’est clair! Le rappeur qui se pointait avec un bon son, on lui disait: « ouais bof, tu veux pas faire du slam à la place? » Après, bien évidemment, tout dépend de ce que tu racontes dans tes textes, tu peux dire d’la merde dans le rap comme dans le slam, mais il faut se méfier des étiquettes. Mais bon, finalement, en tant qu’artiste, c’est aussi notre boulot de surprendre.

Quand on écoute « Summertime » et ses paroles acerbes, on se dit que 35 ans après, le phénomène « Sea, sex & sun » a pris un coup dans la gueule là!

(rires) Ah oui c’est sur! On vient bronzer et chercher son cancer de la peau… Bref, il n’y a pas forcément une envie de moraliser, c’est juste un gros malaise actuel, où des gens crèvent de faim, on ne sait pas trop où l’on doit se mettre, kiffer, pas kiffer… J’ai l’impression qu’il y avait moins de gêne à être européen avant. Alors, justifié? Pas justifié? Je ne sais pas trop, mais il faut bien se dire que l’on n’est pas tout seul et que le pire moyen d’agir est de se prendre pour dieu, bourré de démagogie.

Il y a vraiment une évolution entre ce « Sea, sex & sun » de Gainsbourg (en 1977) totalement minimaliste et disco, écrit sur un coin de table, et ton constat à toi sur « Summertime », 35 ans plus tard. Il y avait l’insouciance, maintenant il y a le constat…

C’est vrai, tu es bien renseigné (rires). Il y a un gros décalage avec cette époque. La société a changé, pas forcément en bien…

Le cap du deuxième album, où l’on attend trop durement les artistes, ça te fait peur? Tu te battras pour faire sonner les choses comme tu le sens?

C’est ça qui est très dur. On ne me dit pas de faire un « Alors on danse 2″, mais c’est sous-entendu. C’est dans les espoirs de tous, que ce soit dans le management, les mecs qui parlent de chiffre ou la maison de disques. Alors moi aussi, je l’attends un peu, mais il ne faut pas s’enfermer dans des automatismes. On me conseille de m’aérer le cerveau, de faire des instru pour les autres, histoire d’ouvrir mon éventail. Du coup, ce que tu as fais sert aussi pour les autres, tu peux le placer, faire des collaborations… J’ai fait ça avec Kery James, Melissa M… Je me suis surpris à faire de la pop et à aimer ça. J’essaie de composer, de me concentrer, d’emmagasiner l’énergie nécessaire mais ce n’est pas facile. Le tout est de ne pas trop glander, de ne pas choper de mauvais réflexes.

Le fait de bouger, voyager, en Europe, au Canada… est-ce que ça t’ouvre ou au contraire ça te blase, niveau composition? Si l’on fait référence à des mecs comme Moby qui composent la nuit, dans les villes du monde entier en pleine tournée…

Je pense que ça me bloque, ça ne me blase pas, j’adore voyager. Quand je vois des mecs comme Moby, je me dis que j’ai encore du chemin dans le sens où je n’ai pas encore cette auto-discipline-là, de composer directement après un concert. On est plutôt à déconner devant Fifa ou Mario Kart, mais un jour ça viendra…

Ah! T’es plus Fifa et pas Pro Evolution Soccer?

Ouais, alors on était PES et puis on a viré sur Fifa. Mais c’est normal! (rires). A un moment, PES a baissé, ils ont moins bonne réputation, ils craignent un peu, quand tu shoote dans un ballon ça fait un bruit de canette… Et puis au niveau graphismes, EA sports c’est la classe, pendant que PES fait du surplace!

Tout à l’heure, on a parlé de fin du monde, et, à un an de l’apocalypse Maya, on se rend compte que les Belges ont pour l’instant été épargnés par les catastrophes naturelles. Si le Maneken pis s’arrête de pisser, on tiendra là le clap de fin?

Je pense qu’il arrêtera de pisser le jour où la Hollande sera envahie par les eaux. Tu sais qu’ils perdraient la moitié de leur territoire si la mer montait juste d’un mètre? C’est drôle non? Ironiquement parlant bien sûr. La Belgique du coup, perdrait pas mal. On n’est pas des plus montagneux! Je pense qu’il ne faut pas trop paranoyer, ce sont des conneries tout ça. Mais bon, je ne veux pas m’attirer les foudres Maya, alors je ne vais pas m’étendre sur le sujet…

Si si tu peux, regarde Paco Rabanne, il avait prédit la fin du monde en 1999 et il vend toujours des parfums…

(rires) Ca c’est bon! Bien trouvé! Alors ce sera la fin du monde! Je l’ai prédit!

Propos recueillis par Gyslain Lancement

Album \ »Cheese\ » disponible en magasin (Universal Music)


Bob Dylan à l’Arena de Genève

 

Bob Dylan nous enterrera tous. Ou du moins sa musique le fera, à la pelle. L’affiche, d’un goût plus arriéré que vintage, promettait d’être belle, surtout dans sa deuxième partie. Bob « Dieu » Dylan ouvert par Mark Knopfler. Concernant ce dernier, la plupart du public était venue avec l’espoir d’écouter un ou deux vieux tubes de Dire Straits. Pour faire vite et au bout d’un énième regard posé sur son poignet, le show fut carré mais peu élégant, à l’image de son auteur, aussi blasé que mal sapé. Pas ou peu d’ambiance pour l’extraterrestre de Dire Straits. Huit musiciens sur scène? Plus on est de fous, plus on… s’ennuie. Alors d’accord, Knopfler est un virtuose, et on est content pour lui. Mais son récital strato-folklorique pour quinqua ne prend pas. Le répertoire post-Dire Straits n’a rien d’emballant, c’est flagrant, mais stoppons les amalgames, Knopfler, en « Lord » pentatonique, nous a fait des gammes.

Bien sûr, on peut se demander: mais pourquoi encore écrire sur Dylan? Son « Never ending tour » n’en finit plus et découragerait sans peine les publicitaires les plus inventifs. A proprement parler, Dylan ne se considère pas en tournée  - en fait, je joue un certain nombre de concerts par année, ce n’est pas une tournée pour promouvoir tel ou tel chose. Je pourrais m’arrêter du jour au lendemain. Une partie de moi veut continuer, une autre partie voudrait en finir une fois pour toutes - ce qui, d’emblée, l’exclut des vieux rockers racoleurs tiraillés entre l’envie de prouver et les impayés insouciants au fisc. Une pierre qui roule personnifiée et que rien (ou pas grand chose) ne semble pouvoir arrêter? Le ragondin rauque and roll sort du terrier….

En allant fouiller sur les sites de fans du monde entier, on savait que les dernières setlists du Zim’ tendaient vers le Rock, même si Bob, au fil du temps, a troqué sa six cordes électrique pour un clavier pépère. Mais ça, on le savait déjà. De plus, avec Dylan, les concerts se suivent mais ne se ressemblent pas. De la bouche de l’intéressé, faire vivre ses chansons, les transformer, les adapter aux musiciens que l’on a sous la main, c’est ça la légitimité live, le fondement d’une bonne représentation, voire d’une carrière qui dure (depuis 50 ans). Figer son répertoire scénique dans une standardisation « format CD » le tuerait, probablement. Dylan, comme un bon peintre ou un bon écrivain, remet vingt fois son ouvrage sur le métier. Et en grand artiste qu’il est, en géant insoumis à la petitesse des gens qui attendaient la copie conforme du best-of acheté Noël dernier, Bob a répondu de son plus beau swing. Mention toute particulière à « Highway 61 revisited », « Things have changed », « Ballad of a thin man » (la chanson la plus rock de l’histoire?) et « Honest with me » aussi belles que difficilement reconnaissables de prime abord. Nul besoin de rappel (Dieu ne réapparait jamais deux fois au même endroit), ou le toupet d’un mec qui vous met cinquante ans de Rock dans la vue. On attend déjà la prochaine venue, entouré des mêmes têtes, des habitués, le noyau dur d’une icône intouchable qui a la pêche d’un jeune rocker de 70 ans. Tous les passionnés de musique vous le diront: on finit tous, un jour où l’autre , par s’échouer sur Dylan, avec un constat qui perdure: Forever young.

Gyslain Lancement

 

Yuksek aux Docks: Interview

Oublions un instant les Guetta, Sinclar, Solveig et autres pollueurs FM. Deux bonnes raisons à ça: d’abord leur musique n’arrive pas à la cheville de l’intéressé du jour, ensuite les trois réunis ne seront jamais aussi beau gosse que lui. Yuksek, DJ originaire de Reims, partage une particularité avec le Champagne de sa région: il n’aime pas être comparé à moins bon que lui. Propulsé sur la scène électro-pop depuis son premier album (« Away from the sea » en 2009), il profite de son passage aux Docks pour présenter « Living on the edge of time », un deuxième essai taillé pour mettre le feu. Inutile de vouloir jouer les pompiers de service, les lances à incendie sont remplies de bulles. Interview mousseux.

Yuksek, tu es originaire de Reims, la ville du Champagne. Les bulles qui font tourner la tête, c’est ce qui donne le côté festif à ta musique?

Ouais, peut-être, même si je ne suis pas forcément un gros buveur de Champagne. Alors bon, tu me diras, quand t’as l’occasion d’en boire tous les jours c’est difficile de s’en priver, mais ce n’est pas un pêché mignon. En plus, tu sais, Reims n’est pas forcément une ville très festive.

Est-il vrai que dans ta région, on sert le Champagne comme on sert un café, à n’importe quel moment de la journée? Le matin avec des croissants?

Dans les familles de vigneron, oui, carrément (rires). J’ai partagé quelques années de ma vie avec une fille de vigneron et la bouteille faisait presque partie de la famille! En plus, pour nous champenois ce petit plaisir n’est pas cher, quand tu as la chance de connaître des gens du métier, tu as la bouteille à 10 euros. Finalement c’est le prix d’une grosse bouteille de bière.

Yuksek, tu fais partie de la scène électro-pop qui monte. Avec le succès des Daft Punk, Air, Phoenix ou des choses plus mainstream comme David Guetta, est-ce que tu ressens un accueil particulier de la part du public étranger? Une sorte de respect labellisé « DJ made in France »?

Je dirais que ça dépend des pays. Je ne pense pas que ce soit uniquement lié à la musique, mais plutôt au côté français, un peu chic, un peu littéraire. C’est à priori assez cool d’être français, que ce soit pour les australiens, les américains ou les asiatiques. Après je ne pense pas que Air ou Daft Punk soient plus populaires aux USA que Nirvana l’est en France mais il y a un truc lié à l’image culturelle de la France, c’est certain.

Ton projet Yuksek compte déjà deux albums, et on a lu dans la presse que le deuxième disque était plus pop. C’est pas étonnant car tu as déclaré écouter beaucoup de styles musicaux différents (Rock, Pop, Hip-Hop…). Tu souhaitais que ta musique ressemble à ce que tu écoutes?

Pas forcément, c’est quelque chose d’assez inconscient. La différence entre mes deux albums se situe surtout au niveau du mix, des sons, des rythmiques, où ça passe de l’ »électro-dance » à des choses plus « indie-dance ». Le terme ne paraît pas forcément très clair mais c’est un mouvement qui prend une certaine ampleur avec des groupes comme The Rapture ou The Shoes. C’est donc plus dans la façon de produire le disque, loin des clichés clubbing que les médias collent trop facilement. Fondamentalement, mon deuxième disque n’est pas si différent du premier, c’est vraiment la production qui change tout. La scène est du coup un entre-deux car je rends les choses plus dance tout en gardant le coté chanson.

Le fait que tu fasses pas mal de scènes comme les Docks ou divers festivals, ça annihile justement l’image clubbing…

(il coupe) Oui oui, et pour le coup, je n’ai jamais kiffé ce genre d’étiquette complètement fausse imposée par les médias. Surtout que j’ai fait très peu de clubs dans ma vie. Je réserve ce genre d’endroits à mes projets plus DJ, car j’aime aussi faire ça de temps en temps, mais les live de Yuksek, comme tu dis, je les ai toujours fait dans des festivals ou des endroits comme les Docks. Je préfère clairement le live au deejaying en club. J’aime mieux jouer à 22h et faire des nuits normales (rires).

Si l’on se fie au visuel très explicite de ton album, c’est véritablement l’envol de Yuksek?

Ce sont des suisses qui l’ont fait d’ailleurs! La pochette évoque aussi la musique de ce disque, cela montre plus qu’avant que j’ai le cul entre deux chaises, chose ici clairement revendiquée. Pour « Living on the edege of time »,  je n’ai pas cherché à faire un disque fédérateur. Je pense obtenir dans l’absolu une audience large mais non commerciale. La volonté n’était pas de faire des hits mais un album sans compromis que plein de gens ont envie d’écouter. Je le trouve moins commercial que le premier qui était plus raccord avec la FM d’aujourd’hui. Finalement comme on le disait au début, ça ressemble assez à la trajectoire de Phoenix que j’adore et qui n’ont plus eu de single radiophonique depuis au moins dix ans, tout en restant le groupe français le plus respecté à l’étranger, sans compter leur Grammy Award et les concerts au Madison Square Garden… Réussir à avoir une audience large sans être commercial, c’est le top.

Le triomphe que tu as connu avec les singles de ton premier album, utilisés dans les publicités ou les génériques télé, a du créer un engouement à la fois stressant mais motivant. C’est finalement ça la raison d’être de l’artiste?

Oui mais en même temps ça ne m’influence pas sur ma musique. J’ai juste envie de prendre du plaisir sans considération particulière. Ce n’est pas une fin en soi car j’ai connu des projets qui n’ont pas du tout marché. D’un coup ça explose, ça peut retomber, aller plus haut… « Living on the edge of time » fait parler, il y a du pour, il y a du contre, c’est ça qui est intéressant au final. Vivre avec cette fluctuation, ce n’est pas forcément évident…

C’est comme le bon Champagne, quand tu y a goûté, tu ne peux plus boire de mousseux…

(rires) Un peu ouais! Lors de la sortie de l’album, j’ai eu pleins de feed-back positifs de la presse, que ce soit dans Libé ou Magik, c’était assez marrant. J’ai ensuite entrepris une réelle coupure pendant l’été afin de mieux appréhender les premières dates de la tournée. Chaque soir j’ai un peu la surprise de voir si le public sera oui ou non au rendez-vous. Actuellement mes ventes de disques sont très honnêtes, en trois mois de vie dont deux mois d’été où les gens ont d’autre chose à foutre que d’acheter des albums, on s’en sort très bien. Je pense sincèrement qu’il y a un désir d’ouverture du public qui donne de l’espoir aux artistes. Le succès peut faire vriller le cerveau mais le résultat ne trompe pas, c’est une bonne surprise.

Tu n’habites pas Paris, tu a toujours été fidèle à ta ville natale de Reims, exemple parfait de la province qui bouge (on pense à d’autres villes comme Rennes, Bordeaux ou Clermont-Ferrand). Le fait de ne pas trop côtoyer le monde du show-business, ça permet d’avoir un recul salvateur?

Oui clairement. Bon, il est vrai que j’ai un tempérament de stressé de nature. Je ne préfère pas trop savoir ce que les gens de l’électro font, ce qui se passe sur la scène dans laquelle je suis plus ou moins. J’essaye de m’en couper pour ne pas être influencé. Je garde un gros recul sur ce monde-là. En plus j’aime aborder Paris comme un touriste, ne pas être envahit par la vie stressante du parisien intra-muros. Et puis Reims n’est qu’à 40 minutes de la capitale. Tu sais, si un jour je devais vivre dans une mégalopole, ce ne serait pas Paris. Après, il se passe plein de choses intéressantes à Reims, que ce soit avec les Bewitched Hands que je côtoie pas mal ou bien The Shoes, des groupes qui font des concerts à New-York et que je vois au café du coin le lundi matin et qui amènent leur gamin à l’école (rires).

De tous les artistes avec qui tu as collaboré ou ceux que tu as remixé, lequel t’as le plus impressionné, le plus apporté?

Dans l’entourage proche, le plus influent est Guillaume du groupe The Shoes. Quand il était à Bordeaux, il faisait pas mal de rock et on s’est rapproché grâce à l’électro. On s’est influencé mutuellement, lui par mon penchant underground, moi par son côté pop. On a avancé ensemble dans un ping-pong musical extrêmement sain et on se donne des coups de main sur les mixages, les arrangements de nos disques respectifs. Après dans les artistes internationaux, j’adore Phoenix, des mecs adorables avec qui j’ai tourné un peu partout en France et à l’étranger. Je suis allé les voir au Madison en tant que fan absolu, face à la scène, j’ai pris un pied incroyable!

Propos recueillis par Gyslain Lancement

Primal Scream aux Docks

Les écossais de Primal Scream ont changé la face du Rock. C’était il y a vingt ans. Une éternité pour la jeunesse pressée, un grain de sable pour ceux qui ont grandi avec les Stones. En 1991, après des débuts difficiles, le groupe publie « Screamadelica », fourre-tout musical aux reflets psychédéliques, fusion improbable mais ultra-réussi entre le rock traditionnel et la trance (née de l’acid house). Encensé par la critique, le groupe va désormais vivre en plein milieu de la culture rave britannique avec un nouveau statut: celui de groupe phare du rock indépendant. Emmené par un Bobby Gillespie, sorte de droopy nonchalant au charisme démesuré, Primal Scream ne va récolter que la moitié de ce que leur habileté musicale méritait au cours de leur carrière. Quand on demande à Alan McGee (boss du label Creation Records qui a vu s’aguerrir sous sa houlette Jesus and Mary Chain, Oasis ou les Libertines) ce qu’il pense de Primal Scream? Le plus grand groupe de rock, s’ils n’étaient pas restés vautrés sur des canapés alors que les plus grands festivals les attendaient. Ces messieurs ont eu du mal à sortir leur pif de l’héroïne et de l’ecstasy quand il le fallait (monnaie courante des 90′s et régime quotidien de la bande à Gillespie)On est rock’n'roll ou on ne l’est pas. Pour ce « package » chimique d’icône crédible, d’autre formations inventives ont préféré passer la main, à devenir des grosses machines qui font de l’humanitaire en jet privé. Voyez ce qu’est devenu U2. Malgré tout, au sortir de la prestation impeccable de ce soir, on reste toujours plus persuadé que les maisons de disques ne font pas leur job avec passion et sont responsables de l’injustice commerciale infondée qui touche Primal Scream hors du royaume-uni. En ce 7 Septembre aux Docks, on piaffait comme des gamins. La suite allait nous donner raison: on s’est senti privilégiés.
Fêter les vingt ans de « Screamadelica » dans l’ambiance charnelle du quartier chaud lausannois conférait à cet anniversaire un truc en plus, étrangement. Les Docks ont vu juste avec cette unique date des écossais en Suisse. Devant une assemblée de connaisseurs, Bobby Gillespie, fidèle à lui-même, n’esquissa qu’un seul sourire. Le leader à la nonchalance légendaire déflore son album deux décennies plus tard avec la minutie et le groove de la grande époque. « Movin’ on up », « Higher than the sun », « Loaded » et son intro mythique by Peter Fonda, « I’m comin’ down »… chaque chose est à sa place et n’a pas vieilli d’un poil. Bobby non plus. Conservé par une dimension que le commun des mortelles fantasmerait de pouvoir atteindre, l’ex-Stone Roses nous invitait deux heures durant à la débauche torride et aux moiteurs acides, avant de finir sur un rappel de gros tubes chargés d’énergie (« Country Girl », « Rocks Off »). Stoïque et perché – les vapeurs d’antan le ferait presque marcher sur l’eau – durant les longues plages psyché instrumentales qui parcourent l’électro, la house, le krautrock et la pop du set, Bobby nous a montré dignement que sa musique vieille de vingt ans n’avait pas pris une ride. C’est donc ça ce que l’on appelle l’avant-gardisme? La réponse existe depuis 1991.

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