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15 avril 2013 |  0 like   |  4 vues

Un début de printemps en noir et blanc

En l’espace d’une dizaine de jours, les prestigieuses éditions Futuropolis nous ont gratifiés de trois titres pas piqués des hannetons ! Tout trois en noir et blanc, leurs styles et leurs auteurs sont aussi différents que passionnants. Petites critiques brèves d’œuvres en passe de rester dans les mémoires.

Premier sorti et succès immédiat en librairie : Kongo de Tom Tirabosco et Christian Perrissin. Le scénariste de Martha Jane Cannary nous propose ici de partir à la redécouverte d’Au cœur des ténèbres, le célèbre roman de Joseph Conrad, qui inspira (entre autres) Coppola pour son grandiose Apocalypse Now. Mais au lieu de se baser directement sur le roman (travail déjà fait par Stassen en 2006), Perrissin adapte les carnets de bord de Conrad et sa correspondance avec sa « tante », rédigés tout deux lors de cette expédition au Congo et qui plus tard donneront donc naissance au roman tel qu’on le connaît. Du coup, le récit est beaucoup factuel et en même temps beaucoup plus dur et brutal. Conrad ne rajoutera sa portée philosophique que plus tard, ainsi que le personnage du colonel Kurtz, symbole de la folie humaine provoquée par la noirceur étouffante de la jungle et la soif de pouvoir de l’Homme. De son côté, le genevois Tirabosco fait honneur à sa réputation et nous livre un travail graphique noir et blanc à couper le souffle, notamment dans le traitement de l’environnement naturel, auquel il donne une aura oppressante. La jungle devient alors un personnage à part entière, qui simplement par sa présence et sa puissance stoïque influe sur tous les personnages.

On continue avec une très bonne surprise venue d’Italie : L’entrevue de Manuele Fior. Déjà récompensé par le Fauve d’Or du meilleur album d’Angoulême 2011, avec Cinq mille kilomètres par seconde, ce jeune auteur talentueux nous revient avec un récit mêlant intime et science-fiction. On y suit Raniero, psychanalyste renommé en pleine instance de divorce. Après un accident de voiture, il est témoin d’un rencontre du premier type : des vaisseaux en forme de V volent au-dessus de lui. De retour à l’hôpital où il officie, une nouvelle patiente se présente à lui. Elle a 21 ans, s’appelle Dora et elle aussi a vu ces V dans le ciel la nuit d’avant. Une étrange relation va alors se créer entre eux deux. Une relation que Raniero ne s’explique pas, d’autant plus que Dora dit ne pas être malade, mais être simplement dotée de pouvoirs extra-sensoriels qui se sont éveillés depuis l’apparition des vaisseaux. Et contre attente, Raniero la croit… Intrigue toute en finesse, L’entrevue nous offre une plongée dans l’inexplicable des relations humaines et nous envoute par son rythme lancinant. L’atmosphère mystérieuse renforce l’empathie des personnages, car au final Fior nous parle ici de préoccupations universelles et existentielles. D’une poésie graphique étonnante, on assiste à plusieurs envolées stylistiques et à des partis prit originaux et hypnotiques, notamment durant les séquences aux limites du réel.

Je finis avec le gros morceau de cette sélection : Journal d’un corps de Daniel Pennac et Manu Larcenet. Plus besoin de vous présenter ces deux auteurs, mais besoin de vous préciser que ce n’est pas ici une bande dessinée, mais un texte illustré, de 383 pages au format 34 X 24 (un gros morceau donc)! Roman paru il y a moins d’un an chez Gallimard, Journal d’un corps a fait sensation par sa thématique et sa forme. Pennac y raconte la vie du corps du narrateur qui, de ses 12 ans à sa mort à 87 ans, décrit tout ce que ressent et vie son corps. Il essaie de comprendre ses réactions et ses transformations, tout en les liants aux événements importants et traumatisants de sa vie. Ecrit sous forme de véritable journal, avec diverses entrées temporelles, le récit fait preuve d’une honnêteté et d’une introspection saisissante et dérangeante. Très loin de ses histoires pour la jeunesse, Pennac signe ici un roman perturbant et révélateur sur ce corps qui nous paraît souvent si étranger et qui pourtant fait parti de notre être. De son côté, Larcenet nous en met, lui aussi, plein la vue ! Il faut dire que le sujet se rapproche énormément de celui qu’il traite déjà dans Blast, série phénoménale à la profondeur humaine sans pareille. Avec un total de 180 illustrations, Larcenet laisse libre cours à toutes ses fascinations et ses obsessions corporelles. La puissance de ses images est juste hallucinante et nous prend aux tripes. Les diverses symboliques qu’il utilise font violence au lecteur et ne le ménage pas. Il porte donc encore plus loin les thématiques déjà dérangeantes du texte et les amène dans une dimension purement visuelle qui nous touche directement aux tripes, alors que le récit ébranle notre raison. Cette parfaite combinaison texte/image fait de cette version de Journal d’un corps une œuvre dense, noire et tellement humaine. Une claque littérale !

Le printemps débute donc très bien en bande dessinée, sous le très bon augure du noir et blanc et de Futuropolis. En espérant que l’année 2013 nous réserve encore des surprises et des découvertes flamboyantes et fulgurantes, telles ses trois albums dont je ne me suis pas encore entièrement remis…

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