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13 juin 2012 |  0 like   |  69 vues

Rencontre avec Tryo

C’est l’hymne de nos campagnes. Mais pas seulement. L’hymne de nos jeunesses, de nos années lycée, un apaiseur de conscience pour toute une frange générationnelle qui n’a jamais eu vraiment le cran de virer total rasta. Tryo n’a jamais caché ses penchants pour la fête et c’est à cause, ou plutôt grâce à eux si aujourd’hui, on n’a plus trop honte d’avoir la gueule de bois. En avant-première, nous avons écouté « Ladilafé » (à paraître en août), un nouvel album pour les gens qui en ont marre du pétrole et qui, nés après mai 68, ont envie de prolonger les effets de l’herbe et de l’eau fraîche. Quelques heures avant un retour sur scène, Guizmo nous accorde quelques minutes de bonne humeur. Entretien Gremlins. 

Guizmo, ça fait quoi de faire partie d’un groupe qui dure? Parce que bon en 2012…

Il y en a plus beaucoup, c’est vrai. Ecoute, c’est plaisant, et puis sans langue de bois, je pense que le pire est derrière nous. On s’entend bien, on vient jouer des titres de ce nouvel album… On est heureux d’être ensemble parce qu’il y a toujours cette magie, on arrive encore à se surprendre sur scène après 18 ans de carrière. On n’a pas vu le temps passer. Quand on nous pose la question de la durée, je crois que la meilleure réponse c’est qu’on se laisse le temps de s’épanouir entre chaque disque, avec différents projets pour chacun d’entre nous. Savoir sortir du moule est super important. Il faut aussi remercier le public et les gens qui ont toujours suivi l’histoire. Sans eux, on ne serait rien.

Quand tu dis que le pire est derrière vous, tu fais allusion à quoi?

Je parle humainement. Tu sais, quand on a commencé, on était jeune! Christophe (Mali) était à peine majeur, moi je devais en avoir 24, voilà, on a découvert notre « métier » ensemble, les uns sur les autres. On a su faire face aux doutes, à tout ce qu’impliquent les grosses tournées, on a su gérer les égos, les compromis. L’envers n’est pas forcément simple et il a fallu du temps pour bien exploiter les qualités de chacun, apprendre à regarder les autres.

En plus des divers projets dans lesquels vous vous êtes échappés entre deux albums, vous avez beaucoup voyagé je crois…

On a pas mal voyagé, avec ou sans Tryo. Avec le groupe, on a eu la chance de faire deux tournées en Amérique du Sud, au Chili, en Uruguay, au Brésil, on a aussi été invité au Népal pour un petit festival… Et puis il y a eu des voyages en famille, des choses un peu à part qui nous on permis de faire des petites parenthèses. Par exemple, je suis allé jouer avec une artiste camerounaise (Sally Niolo), avec un autre collectif (Le pied d’la pompe), on a fait un peu de route différemment et c’était cool. Du coup ça t’emmène ailleurs, tu chantes en phonétique pygmé….

Tu l’as fait chanter en Breton toi?

(rires) Non, non même pas! D’autant plus qu’elle chante super bien en français. Elle m’a plus donné que moi, c’est une artiste incroyable avec une grosse carrière derrière elle, c’était parfait comme rencontre.

Du coup, avec ou sans Tryo, inconsciemment tu puises, tu t’enrichis…

Ouais, inconsciemment, le partage fait que tu t’enrichis culturellement, un autre facteur important dans la durée d’un groupe. Voyager avec Tryo, c’est ce qu’il y a de plus efficace pour notre musique. Tu vas rire mais la dernière fois que l’on est partis en Egypte, Manu (Eveno, le guitariste) a chopé un oud (sorte de guitare orientale) et ne l’a plus lâché pendant quinze jours! (rires). Lui voyage beaucoup en musique. Là, dernièrement, il est parti chez Amadou et Mariam au Mali, il a toujours cette soif de découverte.

Et puis ces voyages, ça vous a poussé jusqu’aux studios de Peter Gabriel quand même, chez un mec qui ne pense pas qu’à sa gueule…

Ah ouais alors là, tu vas chez lui et t’as tout compris. Tu sens qu’il donne tout, il dégage un truc vraiment particulier. C’était un vieux rêve de Daniel notre percussionniste qui est un fan absolu. En plus avec son label Real World, Gabriel a été un précurseur, a crée un lieu de rencontre, un métissage musical fabuleux, et n’a pas hésité à se mettre en danger financièrement pour aller au bout de son truc. Par rapport au studio, on voulait un endroit avec beaucoup d’espace pour faire tout ce qui est rythmique (guitares, basses, percu…). Au final, ce n’est pas si loin, c’est tout près de Bristol, et ça reste une expérience formidable. Et c’est tout bête mais grâce à la conjoncture, on a pu s’offrir ces studios qui étaient quasi inabordables il n’y a pas si longtemps.

A l’écoute de « Ladilafé », votre prochain disque (à paraître fin août), j’ai trouvé que le fond du message restait plus ou moins le même, mais que la forme changeait un peu, ça devient plus géopolitique…

Oui bien sûr. Tryo a souvent surfé sur l’actualité. Et puis on essaye de ne pas mettre trop de redite non plus, c’est ça aussi le plaisir de l’auteur. Il y a des choses comme l’écologie, terme abordé au début de notre carrière, que l’on continue à jouer sur scène car d’une certaine manière, ça a forgé notre succès, mais aujourd’hui, si je prends le nouveau single « Greenwashing », la forme a changé, c’est plus dansant tout en délivrant un message géopolitique qui fustige le surmarketing écolo: quand Total vire écolo, quand Areva nous met du vert partout… En même temps c’est un combat que l’on continue, en lien avec Greenpeace, et on se rend compte que ces dernières années c’est dur. On a eu beau rabâcher tout ça lors de nos concerts, on s’est rendu compte qu’aux dernières présidentielles l’écologie n’intéressait personne. Tryo ne baisse pas les bras, et si de quelconque façon nous pouvons jouer un rôle pour l’avenir de nos gamins, et bien on n’hésite pas.

Au fil du temps avec Tryo, ce n’est plus seulement la musique que le public attend, mais aussi et surtout le message…

C’est peut-être moins frontal qu’avant mais on a aussi évolué dans l’écriture, on s’est auto-influencé. On reconnait moins la différence entre les chansons de Christophe ou de moi, alors qu’à l’époque on arrivait tout de suite à les cibler. Les thèmes ont évolué. Alors attention, on n’est pas devenu des vieux! (rires). Mais on sent plus l’intergénérationnel. Et ça se voit dans notre public! Tryo a pris un peu de bouteille mais ses chansons touchent tout le monde. J’aime beaucoup ce nouvel album, je le trouve plein d’humour, plein de finesse. Tryo observe encore, on est là, on se balade, on voit des trucs, on vit dans le populaire…

Populaire malgré les radios qui vous ont diffusé sur le tard, si on prend l’exemple de « Mamagubida » sorti en 1998 et que les gens ont découvert longtemps après!

Alors là oui, les radios sont venus nous chercher en 2005! C’est à dire qu’entre 98 et 2005, Tryo était quasi inexistant sur les ondes. Un jour, chez Columbia, pendant une sorte de forum où toutes les maisons de disques sont présentes, on était venu donner un petit concert et on avait chanté « L’hymne de nos campagnes ». Le programmateur de NRJ était là et ne connaissait pas du tout Tryo! Il a de suite décidé de diffuser et tout s’est enchaîné. On a franchi le « cap radio » comme on dit chez les majors.

Tout comme « Désolé pour hier soir », ils l’ont diffusé quatre ans après sa sortie (2003), vous étiez même venus chez Nagui (Taratata) et je t’avoue que ça m’avait fait bizarre…

Pourquoi? T’avais la gueule de bois? (rires). Non c’est clair, tout a été en décalage mais maintenant on est plus à l’heure, on arrive à leur donner les morceaux avant que l’album sorte, ce qui est une grande évolution pour nous (rires)! Et franchement on ne crache pas dans la soupe, la radio a fait énormément de bien au groupe, être diffusé à grande échelle a été une nouvelle ère populaire pour Tryo.

Le fait d’avoir touché le populaire, d’avoir démocratisé la gueule de bois, ça fait de vous le groupe le plus sympathique de cette fin des années 90, entre les Louise Attaque, les Sinsemilia, les Matmatah… Vous vous êtes imposé gentiment mais sûrement, et avez gagné une image de groupe que l’on ne peut pas détester.

Je crois franchement que l’on est des gars gentils, heureux de vivre. Notre métier est de faire marrer les gens, les faire gamberger autour de la fête. On est impatient de retrouver le public pour rigoler, déconner, c’est notre passion. Tout ça ne s’est jamais éteint.

Et puis la fête, c’est un truc qui ne se démode pas…

C’est clair! Et puis les gens ont envie de sincérité, que tout le monde soit content d’être là. On a un des plus beau métier du monde, alors autant le partager avec ceux sans qui on ne serait pas là. Tryo a toujours eu peur de s’ennuyer, on a toujours aimé la chanson et eu envie de la faire évoluer. Il y a une réelle alchimie entre le public et la musique que l’on fait, que l’on aime.

C’est comme ça que Tryo a accompagné une génération…

Tu sais, je croise souvent des mecs dans le train qui me remercient d’avoir bercé leur adolescence. Et on accueille tout ça avec beaucoup de reconnaissance. Et puis quand on fait des grandes salles, on voit tous les âges! Des jeunes, des vieux, des soixante-huitards, des grands parents quand ils arrivent à choper des billets sur internet! (rires). C’est large, black-blanc-beur… La France est une société qui me fait plaisir, quand tu vois la fête qui a suivi l’éjection de Sarko, les noces que l’on a pu faire ensemble quand on avait des résultats sportifs, les gens s’expriment dans la liesse… La différence, c’est que l’on a aussi fait parti de la toute première génération des auto-produits, ça nous a ouvert des portes qui, en 2012, pourraient rester fermées à cause de la crise du disque.

En parlant d’enfoncer les portes, vous rendez hommage à quelqu’un de très important pour vous sur « Ladilafé »…

Oui, à Patricia Bonnetaud. C’est elle qui nous a découvert et nous a lancé. Elle a tout de suite cru en nous et nous a énormément apporté. Elle s’est battu violemment contre une saloperie de maladie et elle nous manque. Elle a eu la chance d’évaluer l’album et de l’écouter avant de partir, de le valider avec nous. Pas mal de groupes peuvent lui dire merci, comme Lofofora, la Rue Ketanou, Mass Hysteria, les Zebda, Nosfell… Elle les a tous aidé. Il était évident pour nous de lui rendre hommage.

Pour en revenir à l’écologie, tu penses quoi, toi l’artiste, du numérique. Parce que pour les fans comme nous, de la musique, c’est aussi avoir un objet dans les mains… Le téléchargement bute là-dessus, non?

C’est sûr, il y a une contradiction totale. Moi je suis un bouffeur de CD et de vinyle, j’aime l’objet, le livret, le plaisir de faire. On vient de cette génération là. Si le CD venait à disparaître, en temps que musicien, c’est au niveau de la qualité de son que je m’inquièterais. Le MP3 n’est pas optimal, tu n’as pas ce que l’artiste a voulu te donner. J’espère que le numérique va évoluer dans ce sens-là et que l’on continuera à produire de la musique. (il prend une voix de vieux aigri) Après, si des vieux comme moi peuvent toujours acheter des CD pendant quelques années ce serait cool! (rires). Je veux bien être écolo mais je serais malheureux si je ne pouvais plus avoir mon p’tit album entre les mains! Déjà, Tryo a mis tous ses trucs en FSC (Forest Stewardship Council)…

Et puis, si on annonce définitivement que le CD disparaitra à court-terme, ça peut être bon pour le business si les gens achètent à double, histoire d’avoir des reliques intactes encore emballées!

(rires) Va savoir! C’est vicieux ça! Mais tu sais, Tryo avait cautionné Hadopi au début, avant-même que la loi soit accepté, c’est à dire qu’on voulait juste que les gens en parlent. Et du coup, certaines personnes ont cru qu’on la défendait jusqu’au bout et qu’il faudrait raquer pour télécharger du Tryo, mais c’est faux! Faut pas déconner avec ça! (rires). Après, l’industrie est ce qu’elle est, il y a des groupes qui galèrent et il faudrait trouver des droits d’auteur et des arrangements tarifaires abordables où tout le monde se retrouve.

En parlant de droits d’auteur, si un artiste gros pollueur, comme Hallyday et ses tournées bilan carbone dans le rouge, te proposait d’écrire pour lui, quelle serait la compensation de l’écolo qui vit en toi? T’accepterais son blé, son oseille…

Tu sais quoi? Je vais t’apprendre un truc. J’ai appris qu’Hallyday cherchait des chansons pour son prochain disque et je me suis dit qu’un petit coup de jeune ne lui ferait pas de mal. Donc j’ai fait envoyé mes chansons! Je t’avouerai qu’Hallyday ça n’est pas vraiment ma tasse de thé, je ne connais pas trop le personnage, on ne tourne pas de la même façon et on n’a pas du tout la même carrière que lui. Mais je le respecte beaucoup, c’est le plus gros showman français de l’histoire. Certains artistes me demandent d’écrire pour eux, comme dernièrement Amandine Bourgeois, Lavilliers, Idir… J’aime ce challenge car c’est quelquechose que je fais peu. Pour revenir à ta question, je serais sans pitié au niveau du business, autant avec mes potes qu’avec Johnny. De toute façon, dans ce métier, il faut des choses que tu n’aimes pas pour être content de ce que tu fais (rires)!

J’ai un peu regardé vos dates de tournée, et la prochaine c’est Beauvais. Niveau carbone, comment on s’organise? Parce que Fribourg-Beauvais, ça fait long…

Qu’est-ce que tu as contre Beauvais? Allez, dis-moi (rires)! Là je vais te dire, niveau pollution, tu ne peux rien faire. Sur des tournées comme ça, c’est la route, mais à part du tri sélectif dans le bus, tu es coincé. On tient sincèrement à être en accord avec ce que l’on revendique. On essaye aussi de manger des trucs locaux, de ne pas trop consommer de viande. Peu de tour-bus roulent au colza, sinon ça se sentirait (rires)! Après, niveau scène, on utilise pas mal de LED et on arrive à réduire de 5 à 10% nos émissions, on a mis en place des systèmes de co-voiturage: par exemple, tu viens à 4, celui qui ne boit pas chope un billet gratuit.

Mais du coup, faire la fête sans boire ni fumer, c’est pas de bol…

(rires) Ah ouais merde! Y’a les tests salivaire maintenant en plus! Les salauds!

Propos recueillis par Gyslain Lancement

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