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29 février 2012 |  0 like   |  23 vues

Rencontre avec Hugues Aufray

Il nous enterrera tous. Son répertoire s’inscrit au patrimoine musical français, et comme si ça ne suffisait pas, c’est grâce à lui si les gamins des 60’s ont connu Bob Dylan. On aurait tort de snobber Hugues Aufray, et les soixante-cinq ans de carrière qu’il traîne derrière lui ne l’ont pas fait vieillir comme les autres. Travailler plus pour gagner plus, ça ne veut rien dire dans une vie de troubadour. Alors, ne lui parlez pas de retraite, compris? Interview respect.

Hugues Aufray, depuis 2007 et votre album où vous apparaissez tel un chef indien, on ne doit plus vous dire bonjour, on doit vous dire « Hugh »…

A vrai dire, non. Ca n’a pas pris (rires). La mayonnaise n’est pas montée. C’est vrai que « Hugh » est un salut, on me le dit un peu.

Le titre de votre dernier disque « Troubador Since 1948 » est un peu la meilleure façon de vous résumer…

Bien sur, et c’est ce que je revendique; le fait d’avoir été un élément de métissage, un colporteur des cultures nord et sud américaines. Je suis perçu comme un artiste ayant fait évoluer un peu les modes vers un monde plus ouvert, en reconnaissant que nous sommes effectivement tous des enfants du métissage. C’est vrai, imaginez en musique, si l’on devait effacer tout ce qui est d’origine étrangère, tout ce qui vient d’ailleurs… Il ne nous resterait pas grand chose, on ne profiterait pas de cette émulation. Et cette revendication me paraît nécessaire dans ce show-business égocentrique, car la plupart des gens ne se rendent pas assez compte de ce qu’ils doivent aux autres. Dans la chanson française, les Renaud, Souchon ou Aubert savent bien ce qu’ils doivent à Dylan et aux Beatles. Regardez les vêtements que l’on porte aujourd’hui, des choses que nos arrières grands parents n’auraient même pas pu imaginer, et qui sont issues d’une certaine américanisation, d’où aussi ce « since » dans le titre, un peu provocateur.

Et ce « 1948 », si l’on fait le bon calcul, ça fait presque 65 ans de carrière, une montagne!

Effectivement, la plupart des médias attribuent mon début de carrière à mon premier enregistrement en 1959, mais ce n’est pas tout à fait exact. J’ai commencé en 1948, le moment où je bascule d’un projet à un autre, puisqu’au départ, je rêvais d’être sculpteur. Mais pour gagner ma vie, voir survivre dans un premier temps, je vais opter pour la chanson. Il va quand même se passer environ dix ans pendant lesquels je cherche mon chemin, et cette recherche un peu enivrante se traduit par « le bateau ivre » de Rimbaud en ouverture de mon disque.

Alors justement, Rimbaud, c’est un peu le modèle, celui qui vous a colporté  un certain amour de l’étymologie…

Rimbaud, c’est le type qui va ouvrir des portes à tout ce que font les jeunes d’aujourd’hui: le voyage, la bohême, la poésie vécue, et d’une certaine manière, le rejet de la poésie. Il le fait mieux que tout le monde, et à vingt ans, il décide de tout stopper et de passer à l’action, il décide de vivre. Il plaque la littérature pour vivre sa vie, et c’est en ça que l’on peut le considérer comme le premier hippie, avec tout ce que cela comporte. C’est ainsi que ce poème du « bateau ivre » illustre au mieux ma période transitoire, ces dix ans de recherche.

Restons dans les « dix » alors. Si vous aviez une décennie à retenir Hugues, ce serait laquelle? Il paraît que vous ne gardez pas un excellent souvenir des années 60…

Ah oui, les années 60… Tout était ignoble. Les sonos, les micros, les routes! Rendez-vous compte, vous mettiez des heures interminables pour rallier Nice à Pau, il fallait traverser des villes par les petites routes! J’ai souvenir d’étapes de tournée où l’on passait plus de dix-sept heures dans la voiture en plein cagnard… Vraiment, la France avait du retard sur le reste des pays développés techniquement comme l’Allemagne, le Japon ou les USA. Au point de vue professionnel, c’était vraiment une douleur, une souffrance, que de monter sur une scène mal organisée.

C’est assez paradoxal au vu de votre importance musicale à ce moment-là, lorsqu’on écoute « Horizon » (1966) et la richesse de ses arrangements, on a l’impression que vous étiez en avance, qu’il y avait Hugues Aufray et les autres…

C’est marrant que vous me parliez de ça, c’est la première fois depuis que je suis interviewé que quelqu’un me cite le disque « Horizon », avec cette fameuse chanson « La blanche caravelle ». J’ai eu le tort d’ignorer ces choses que j’avais faites et qui finalement, m’auraient ouvert les portes d’un public que je n’avais pas. Les gens adorent cette chanson, me la demandent sans arrêt, et je pense que si c’était Jean-Louis Aubert qui la faisait aujourd’hui, ça marcherait du tonnerre. Moi, je ne me voyais pas la chanter plus que ça, je suis plus dans les chansons collectives comme « Santiano », avec quelques regrets peut-être… Je ne suis pas dans la situation du type qui est dans son avion et qui pleure un amour qui se déchire… Ces choses-là sont plus pour Jacques Brel (rires).

Hugues Aufray, on n’a jamais ressenti que vous viviez votre musique comme un travail, et puis de toute façon, au niveau de la retraite, vous seriez hors-délais à 82 ans. Votre philosophie de vie, ça restera toujours jouer et s’amuser…

Jouer et s’amuser, oui. C’est aussi pour ça que j’en veux à cette période de la France des années 60. On était en face d’incompétents qui ne connaissaient rien au Folk, rien au Rock’n’roll, et qui présentaient des émissions comme « Age tendre et tête de bois »: une souffrance terrible, le son était mauvais… J’ai vu des trucs monstrueux, inimaginables! Albert Raisner, le présentateur de l’époque, lançait par exemple Claude François en direct, et d’un coup on entendait la voix de Richard Anthony qui chantait une autre chanson. C’est l’horreur! On se retrouve désemparé devant des millions de téléspectateurs, on a envie de tuer toute l’équipe! J’ai une haine sans limite pour ces incompétents qui nous ont ridiculisé! Alors pour finir et répondre à votre question initiale, si je devais choisir une décennie, je prendrais celle que je vis en ce moment.

Hugues Aufray, étant jeune vous passiez devant l’Olympia mais votre rêve ce n’était pas de figurer en haut de l’affiche…

(il coupe) Oui! Ni en haut, ni en bas. J’étais assez modeste au niveau de mon ambition, pas forcément envie d’être une vedette. Mon rêve, c’était d’habiter à Montparnasse, d’avoir un petit atelier avec un poêle à bois, juste de quoi manger, faire de la peinture, être une sorte de Van Gogh ou de Cézanne… Les gens que j’admirais étaient tous des gens pauvres. Et j’avais assimilé le problème de l’argent, être pauvre n’était pas un handicap pour moi. D’ailleurs, quand j’ai commencé à gagner beaucoup d’argent, je n’ai pas su bien le gérer, je n’étais pas du tout préparé à ces sommes pleines de zéros; j’ai confié mes intérêts à des escrocs et finalement c’est une chance que j’ai eu. Car l’argent est une drogue, la drogue la plus dure, celle contre qui c’est le plus difficile de se protéger. Et vous n’imaginez pas tout ce qui se passe autour de nous quand on gagne de grosses sommes, c’est un choc, un peu comme l’ouvrier qui gagne subitement des millions à la loterie. Et pour moi, ce choc n’a pas été si difficile car à peine j’avais gagné que je me suis fait voler. Je me suis retrouvé à ramer, un peu comme Gérard D’Aboville et sa traversée de l’Atlantique. C’est très sain pour la santé de ramer toute sa vie! (rires)

Les poches vides mais la tête pleine de rêve et de passion, vous pensez que ça peut suffire au jeune d’aujourd’hui qui veut vivre comme un troubadour?

Oui, bien sur. Les poches vides et la tête pleine de rêves, c’est proportionnel. Aujourd’hui dans les gares, que ce soit à Lyon, Paris ou Genève, on voit des jeunes pas rasés, avec des sacs à dos, qui partent on ne sait où… Tous ces gens-là sont des enfants naturels de Rimbaud, et je crois que pour la jeunesse, il n’y a rien de mieux que le voyage.

Ce qui est fou c’est qu’à l’heure actuelle, il est plus facile techniquement de faire des disques, mais on a l’impression qu’il est beaucoup plus dur de rester droit dans ses santiags.

Il y a une loi qui dit que « tout ce qui est facile est difficile ». Par exemple, jouer de la contrebasse, c’est beaucoup plus simple que de jouer du piano. Mais pour se distinguer dans un monde facile, il faut avoir du génie. Donc, effectivement, aujourd’hui, tout le monde peut faire un disque dans sa chambre, de bien meilleure qualité que ceux que l’on faisait il y a quarante ans chez Barclay, c’est impressionnant. Après, cette facilité fait qu’il y a un plus grand nombre de protagonistes et c’est donc plus difficile d’être élu. Mais je pense que par rapport à mon époque, il y a une équivalence quand même, qu’il y en a beaucoup qui ne vendent pas de talent. Et c’est le problème de la démocratie, les lois s’ouvrent, tout le monde a le droit de s’exprimer, il y a toujours une issue. Pour les jeunes, on a envie de dire que c’est un peu bien fait pour eux, car d’accord, c’est plus facile, mais pour percer, il faut retourner au cabaret, cravacher, se rendre compte qu’une chanson doit plaire avant toute chose, qu’elle doit intéresser les gens.

Vous avez déclaré que les médias ne s’étaient jamais vraiment penché sur vous au cours de votre longue carrière, et que votre répertoire s’était plus transmis au coin du feu. Mais est-ce pas là la meilleure publicité?

Oui, mais ce n’est pas un choix que j’ai fait, ça s’est fait naturellement. Ma nature, c’est de faire ce que j’aime, et ce que j’aime, ça plaît davantage aux collectivités qu’aux individus. En France, la chanson se heurte à l’école de l’individualisme où les gens chantent leurs problèmes, leurs sentiments, leurs divorces, que ce soit avec Piaf, Brel ou Delpech… Alors ça reste de l’amour, du tragique, mais moi mon amour je le chante de manière indirecte, je le chante autrement.

Au même titre que Bob Dylan, dont vous êtes l’ambassadeur  francophone, vous êtes un barde, un gitan du Rock, un animal sauvage, sans le côté craintif bien entendu, à qui on fout la paix, un artiste sans frontières…

Je suis quand même un peu craintif, parce que je pense qu’il faut de tout pour faire un monde. Quand j’étais jeune, je pensais innocemment que tout le monde était comme moi; à sept ou huit ans, j’étais persuadé que tous les hommes avaient le même rêve. Je me suis rendu compte par la suite que chacun avait son truc, et après je me suis marginalisé. Je ne peux pas être autrement que libre. Quand je regarde certaines émissions à la télévision, où tout le monde rigole, et bien moi ça ne me fait pas rire. Je ris en compagnie de mes bons copains, de mon cercle d’amis, je ne suis pas à l’aise dans le monde du showbiz, et c’est à moi de ne pas aller dans un territoire qui n’est pas le mien. Je suis responsable de ma marginalisation, et je suis respecté en tant que tel.

Cette liberté, Bob Dylan vous l’a laissé pour revisiter ses chansons. Dès 1965, vous l’avez colporté en français, en piochant dans son répertoire folk (« The Freewhelin' », « Times they are a changin' » et « Another side of Bob Dylan ») avant la tempête électrique. Vous l’aviez senti venir ce virage électrique chez votre idole? Vous a-t-il surpris?

Non pas du tout. C’est la différence entre chanter dans un cabaret devant 30 personnes et ensuite passer dans des festivals devant 500 000 spectateurs. Moi j’ai vu Dylan dans des concerts gigantesques, avec des centaines de milliers de gens, et par la suite, on l’a vu abandonner la guitare dite acoustique. Il est passé à la guitare électrique tout naturellement, et il y avait des gens qui ne comprenaient rien au monde, qui allaient chercher une hache pour couper les câbles (Pete Seeger).

Aujourd’hui encore dans les concerts, les gens viennent voir un « nom » avant l’artiste Dylan et ressortent déçus, sans vraiment avoir creusé sur le personnage. Il a pourtant toujours revendiqué faire vivre ses chansons différement, en fonction de l’époque ou des musiciens que l’on a sous la main…

Oui ils sont déçus, c’est sur. Mais à mon avis, Bob Dylan est le seul chanteur d’avant-garde au monde. Il est à la fois au sommet de la popularité et totalement incompris. Moi je pense que dans le succès, il y a toujours une part d’incompréhension. Par exemple, en France, Brassens passe pour un ours gentil qui n’aime pas ni les flics, ni les curés et qui vote à gauche. Et c’est complètement faux! Il est simplement un humaniste, il n’aime tout simplement pas l’église quand elle dérive, il n’aime pas la police abusive et il n’est pas de gauche. Ca n’est pas parce qu’il a été dans un journal anarchiste qu’il est de gauche. Un anarchiste n’a pas de parti politique. Tout ça pour dire que Dylan est un homme qui déçoit; comme il est d’avant-garde, il marche devant et ceux qui sont derrière ne comprennent pas. Les gens disent: « ce n’est plus notre Dylan ». Comme si les artistes appartenaient à ceux qui les aiment. Pareil pour Rimbaud qui, à l’âge de vingt ans, avait une position dominante et qui d’un coup va tout arrêter. La plupart des génies sont aimés, mais pas fondamentalement pour ce qu’ils ont fait. Les gens ignorent une grande partie du génie, et c’est le cas de Dylan.

L’amoureux d’étymologie que vous êtes, que pense-t-il du projet visant à alléger les programmes scolaires et l’orthographe, et par la même, la disparition de tout un pan du patrimoine linguistique français…

Je pense qu’il y a beaucoup de dérives dans le vocabulaire français. Et la première c’est la différenciation entre le mot enseignement et éducation. Ce sont deux choses totalement différentes, et c’est sur ce malentendu que des gosses se permettent de planter un couteau dans le ventre de leur professeur, d’insulter un adulte… Car l’éducation n’est pas le rôle des enseignants, ça n’est pas le rôle de l’école. Ces dérives vont très loin, quand on pense au mépris que les élites ont de tout ce qui est populaire. Dire que ce qui est populaire est vulgaire, et bien vulgaire vient de « vulgus » qui se traduit par la foule, la masse. Or, la démocratie, c’est la masse. On ne peut pas être à la fois démocrate et ensuite critiquer le populaire. Nous ne vivons que dans les dérives, et c’est insupportable. Si j’avais le pouvoir de changer la devise de la république française, je mettrais fraternité en tête, justice en deux, liberté en trois et laïcité en quatre. Et comme disait Montesquieu, la démocratie c’est: « je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai pour que vous puissiez exprimer vos idées. »

Hugues Aufray, s’il y avait une personnalité que vous auriez aimé rencontrer, ce serait?

J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie, j’ai rencontré beaucoup de gens. Mais si j’avais pu, j’aurais voulu fréquenter un peu plus Georges Brassens, ou bien rencontrer Nelson Mandela. C’est toujours difficile de choisir une chose, c’est un truc très journalistique ça, et si je n’avais dû aimer qu’une seule personne dans ma vie, ça aurait été un enfer (rires)! Je milite pour le pluralisme, l’ouverture, il y a tellement de choses magnifiques sur terre, il faut pouvoir en profiter… Mais Nelson Mandela, pour son parcours, pour ce qu’il représente, ça m’aurait enchanté. Cela aurait pu se faire, à quelque chose près…

Propos recueillis par Gyslain Lancement

Album \ »Troubador\ » disponible en CD (Universal Music)

Hugues Aufray sera en concert au Théâtre de Beausobre (Morges) le Dimanche 4 Mars 2012 (billets disponibles ici)

One Response to “Rencontre avec Hugues Aufray”


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