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05 février 2012 |  0 like   |  8 vues

Rencontre avec Daniel Darc – Festival Antigel

Il a (sur)vécu les années Punk comme personne, mais plus que jamais sous influence divine. Son passage à l’Alhambra était l’occasion rêvée de côtoyer quelques minutes l’artiste qui ressemble le plus au Bad Lieutenant d’Abel Ferrara. Ayant troqué son étoile jaune contre une foi protestante d’ex-anarchiste, Daniel Darc a la carrure du mec qui a grandi dans un cuir, la lame crève-coeur dans la poche intérieure. Interview à cran d’arrêt.

Daniel Darc, ça fait quoi d’être un miraculé? Ou plutôt, un Rock’n’roll Hero…

Ca dépend, ce n’est pas tout à fait la même chose. Si un jour, on m’avait dit que je serais un Rock’n’roll hero… Je suis très content. J’ai toujours cru au Rock’n’roll.

Tu as déclaré très tôt ne pas vouloir vivre normalement…

Bien sur. Je l’ai su très tôt. Tout de suite. Je ne comprenais pas, je voyais les gens, mes parents, mon père rentrer crevé du boulot, il mangeait et allait s’endormir devant la téloche… Je ne comprenais pas à quoi ça servait. Tout le monde faisait ça et je n’y pigeais rien.

Du coup, l’idée c’était: juste pas envie.

Ouais, ouais… Au début, je voulais être romancier, je voulais écrire mais je n’ai pas réussi. J’ai écris des petites nouvelles, des trucs comme ça… Et puis après, le Punk est arrivé et je me suis dit: c’est ça que je veux. D’abord j’ai découvert Elvis, j’ai écouté « Heartbreak Hotel », et ma vie n’a plus été la même…

Elvis plutôt que Chuck Berry alors?

Oui, définitivement.

Les gens ont pu te reprocher d’avoir gâché ta vie, toi-même tu le chantes (dans « J’irais au paradis », album « Amours suprêmes » en 2008), mais finalement, ces conneries t’ont permis de faire des bons disques, de devenir un personnage…

C’est clair, même si les gens n’ont pas à me dire que je l’ai gâché, c’est ma vie et pas la leur. D’accord, ça a peut-être été plus dur que ce que j’avais imaginé au départ, mais au moins ça a été intense, et c’est cool.

Avoir vécu une vie trash, ça fait de toi un Iggy Pop à la française.

(rires) Il fait des pubs pour les Galeries Lafayettes, j’espère que je ferai celles de Printemps!

Ca tombe bien, tu es né en Mai…

Ouais! En plus! (rires).

L’exagération, ça fait partie intégrante du Rock?

Bien sur. Je suis un cliché. On est tous des clichés.

Ici en Suisse, on manque d’artistes cabossés; tu sais, c’est un peu à l’image de cette société où personne ne veut bousculer personne. Tu le perçoit comment ce pays? 

Alors écoute, pour moi la Suisse c’est surtout Calvin. Je sais pas…

Tu sais, ici les gens aiment les écorchés mais surtout quand ils ne leur appartiennent pas…

Ah ouais, je vois. Mais c’est un truc qui a toujours existé dans le Rock. Je me rappelle, j’avais lu dans le magazine Best ou Rock’n’folk, je ne sais plus, un mec qui avais écrit, à l’époque où Johnny Thunders était toujours vivant: « Daniel Darc, c’est comme Jonny Thunders, on achète leurs disques mais on ne les inviterait pas à dîner ». J’ai trouvé ça sublime. Il y a aussi Lou Reed, dans « Berlin », qui dit « How do you think it feels, to always make love by proxy… ». Bien sur, ils vivent par procuration ces gens-là. Moi j’ai vu Chet Baker plusieurs fois au New Morning, et je suis persuadé que la plupart des mecs qui étaient là espéraient le voir crever. Comme au Gibus quand je voyais Johnny Thunders, pareil, c’était leur rêve de le voir mourir devant eux. Et je pense qu’avec moi, le phénomène se répète aussi.

Ton dernier disque s’appelle « La taille de mon âme ». Ce titre t’es venu d’un truc tout con il paraît?

Ouais, alors en fait j’habite à Paris, près de Bastille. Une nuit, je n’avais pas dormi, je suis insomniaque, il devait être environ cinq heures du mat’, et j avais envie d’une bière. Je traversais le marché d’italie, il y’avait déjà les mecs qui commençaient à installer leur matos, et je vois deux bouchers qui poussent un truc et y’en a un qui dit: « si tu savais la taille de ma bite! ». J’ai trouvé ça super et j’ai fait tout de suite le lien avec l’âme.

Quand on se penche sur la chanson titre, ou d’autres comme « My baby left me » ou « Les voeux de bonne année », on pense à Gainsbourg, même si tu as déclaré ne plus trop l’écouter. On peut dire qu’il est digéré et que tu ne le ressorts que maintenant?

C’est possible. Enfin Gainsbourg, c’est beau, c’est super, mais je l’ai tellement écouté… Tu sais, en langue française, il n’y a pas grand chose. Il y a Ferré, j’aime bien, Aznavour mais je m’en fous, Nougaro… C’est Gainsbourg qui m’impressionne le plus. J’aimais aussi beaucoup Alain (Bashung).

Ce disque, tu l’as fait en collaboration avec Laurent Marimbert (qui a travaillé avec Chimène Badi, 2be3, Jenifer, Nolwenn Leroy…). Quand tu as appris son CV, t’as eu peur? Le fait qu’il ait bossé avec des artistes aux antipodes de toi…

(rires) Pas du tout. En fait c’est le chanteur Christophe qui me l’a présenté, donc je ne savais pas au départ avec qui il avait bossé. On a directement travaillé, tout de suite, ça s’est vachement bien passé. Et donc après, je suis allé à son studio, j’ai vu la gueule des 2be3 et tout ça, mais je m’en foutais… Il m’a fait écouté des trucs sublimes qui m’ont fait tilt.

Une sorte d’amitié instantanée?

Ouais ouais, carrément. Un truc complètement naturel.

Tu n’avais pas ressenti ça depuis longtemps?

Depuis Mirwais (Stass, ancien membre de Taxi Girl, le premier groupe qui a révélé Daniel Darc). C’est un lapsus, on est d’accord. Et aussi Delaney Blue (Georges Betzounis), qui est mon frère de coeur, avec qui j’ai fait « Nijinsky » (1994). Donc ça faisait longtemps, oui.

Avec Laurent, vous vous êtes rejoints sur le fait qu’une chanson, c’est soit elle est belle, soit c’est une merde. Arranger ou réarranger ne sert à rien…

Oui clairement. Keith Richards dit ça aussi, hein. Une bonne chanson, tu peux la faire au piano, à la guitare, a cappella ou avec un grand orchestre… elle passera à chaque fois. Britney Spears et toutes ces merdes, ça ne vole pas haut. Et puis ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, les gosses ne disent plus « écoute cette chanson » mais « écoute ce son ». C’est significatif.

A ce sujet, tu jettes beaucoup d’écrits?

J’écris tous les jours, mais je ne m’en sers pas. C’est comme un entraînement. Il y en a que je jette, d’autres que je balance… Quand c’est en tournée je m’en débarrasse, ça dépend. J’ai des cartons plein chez moi, donc des fois je me dis que ça ne sert à rien…

Quand tu écris pour les autres, tu le fais spontanément ou bien tu te poses la question: « putain, est-ce qu’il ou elle pourra chanter ça? »

En général j’essaye de penser à la personne avant de me lancer. Mais j’adore écrire pour les femmes. Cela me permet de me dévoiler plus, peut-etre un truc un peu con comme ça, je sais pas (rires).

Dans tes chansons, tu parles de toi, et tu vas souvent dans la profondeur des sentiments. Tu as peur d’avoir le réservoir vide un jour?

Non. Enfin, ça m’a déjà traversé l’esprit, à chaque fois, en fait. Mais à ce moment-là, je ferais comme Hemingway, je me tirerais une balle là (en montrant le dessous de son menton). Je le ferais quand je ne pourrais plus bander, dans tous les sens du terme (rires).

Sur « Ira », on entend un autre Daniel Darc. Cette chanson peut paraître simple pour beaucoup de personne mais c’est une des plus belles choses que tu as écrite…

(il coupe) Pour moi, c’est la plus belle. La plus belle phrase que je n’ai jamais écrite,: « ça commence par un I, ça finit par un A, juste un R au milieu comme une erreur de Dieu… »

Pour moi à la hauteur de: « je dessine un nageur, vous le croyez noyé, si je peins une fleur, vous la voyez fanée.. » en 1994 sur « Nijinsky »…

Merci, on ne m’en parle plus trop mais j’en serai toujours fier de celle-là aussi…

Pour en revenir à « Ira », on met le disque et on rentre directement dans l’intime. Cette chanson vivait en toi depuis longtemps?

Depuis longtemps, oui et non, un an et demi en fait. Ira, c’est une fille, et cette chanson je voulais l’écrire sur la « Gymnopédie n°1 » de Satie, et puis j’ai changé d’idée. Ira est une lesbienne, donc je trouvais ça super, extrêmement romantique, de tomber amoureux d’une fille que je ne pourrais jamais me taper. C’est plutôt Rock, non?

Dans ton disque, il y a aussi ces « Variations » (un, deux et trois) qui poussent l’auditeur vers un Daniel Darc que l’on ne connaissait pas…

Les deux premières sont au violoncelle puis au ukulélé; pour les autres, j’ai laissé le choix à Laurent en me disant « putain je casse les couilles à tout le monde avec Dieu… » (rires). Mais il a bien choisi parce qu’à la fin ça donne un bon reflet de moi, je crois.

Tu as dit avoir lâché l’idée de faire le plus grand disque de Rock de tous les temps. C’est un peu comme en amour, finalement, c’est quand on arrête de le chercher qu’on le trouve…

Ouais, je pense. Et puis la beauté des choses, c’est l’accident. Si tu prends « Pretty woman » de Roy Orbison, ça sonne bien à cause d’un foirage! Le mec a planté son riff et c’est devenu le tube que l’on connaît. C’est génial. Dans la musique, on doit beaucoup à l’accidentel. Le free jazz, ça l’est souvent… Moi j’écoute que du western-swing, de la country ou du jazz. Dans la vie, n’importe quelle histoire, c’est un accident. La femme avec qui je suis, on s’est retrouvé dans un bar le même jour; si j’étais parti dix minutes plus tôt, je ne l’aurais pas connu, alors qu’aujourd’hui on est le plus beau couple de tous les temps! C’est une évidence pour moi et pour elle, enfin j’espère (rires). C’est à une minute près, tu vois.

Ta conversion au protestantisme, c’était pour trouver de l’aide?

Non, non. Pour ça, il y a les alcooliques anonymes (rires). Les gens me demandent qu’est ce que ça m’apporte de croire… Cela ne m’apporte rien du tout, c’est juste que si je crois, c’est pour remercier Dieu. Si il est là, tel que je le vois, c’est pas pour être bien noté. L’idée de:  » Dieu, je crois en toi donc aides-moi », j’en ai rien à branler.

Mais c’est venu d’un réel intérêt pour la religion?

Je voulais être rabbin, au départ. Puis après j’ai été anarchiste. Etre protestant aujourd’hui, pour moi, c’est un peu comme du judaïsme moderne.

D’autres artistes l’ont fait, on pense à Dylan qui a mêlé ça à sa musique et ça a moyennement marché, puis Johnny Cash à qui ça a littéralement sauvé la vie…

Bien sur. Mais tu sais, concernant Dylan, j’aime beaucoup sa trilogie « Slow train coming » (1979), « Saved » (1980) et « Shot of love » (1981). Trois disques chrétiens que j’adore.

De toute façon, même le pire disque de Dylan sera toujours meilleur que n’importe quelle daube aseptisée d’aujourd’hui…

On est d’accord! (rires)

La foi, c’est quand elle devient comme une drogue qu’elle s’avère dangereuse?

(hésitant) Je ne sais pas, j’aime bien les drogues moi… Elle est dangereuse quand tu perds ton libre arbitre, à mon avis. Moi je suis libéral, pas politiquement hein, je te rassure, mais dans ma foi. Je ne vais pas croire que toutes les merdes qui arrivent sont à cause d’une femme qui un jour a bouffé une pomme.

Sur la pochette, on voit Daniel Darc à genoux dans une église. Rock et religion son compatibles sans que l’on parle de « white rock » où les mecs se peignent la gueule en blanc…

Oui, j’aurais pu faire cette photo ailleurs, mais j’aimais bien la symbolique du truc, à la « Gimme shelter », au sens littéral du terme, rien à voir avec les Stones. Mais moi dans une église, c’est plus « Bad lieutenant » qu’autre chose…

Un paradis sans purgatoire, c’est possible?

Je ne crois pas au purgatoire. Ce sont les catholiques qui croient en ça. C’est comme les indulgences, mais qu’est ce que c’est que ce truc? Tu files du fric et tu vas au paradis… au secours! Ou alors toutes ces conneries liées à la capote, mon cul!

Et puis toi, de toute façon, tu as chanté que t’avais passé ta vie en enfer…

(rires) Exactement! Tu sais, dans les romans comme dans le rock, il y a des choses qui sont dommageables. Quand Lou Reed a écrit « Heroin », on lui en a voulu, même si lui il en veut aussi à tout le monde et sur tout, il est devenu con en vieillissant, mais on lui a mis sur le dos la mort des mecs partis en overdose, et à un moment donné ce n’est pas possible. C’est pas parce que tu vas lire « Crime et châtiment » que tu vas aller poignarder une petite vieille… Il faut prendre de la distance.

Neil Young a dit: « Maintenant que la célébrité fait partie intégrante de ma vie, le mieux que j’ai à faire c’est de ne pas en rester prisonnier. » Aussi une histoire de distance…

Il a tout dit…

Propos recueillis par Gyslain Lancement

\ »La taille de mon âme\ » disponible en CD et Vinyl (Sony Music)

 

 

 

 

 

 

 

 

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