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Marie
Écrit par
Blogueuse Littérature & Polar
20 mai 2020 |  3 likes   |  278 vues

« Croc Fendu », le roman hypnotique de Tanya Tagaq

 

Unique, envoûtant, tantôt onirique et tantôt brutal, les mots manquent pour décrire ce roman étrange qui, jouant tout du long sur l’hybridité des genres et des univers déployés, refuse farouchement de se laisser enfermer dans une case. Pourtant ces mots il faudra bien les trouver, parce que j’ai vraiment envie de vous parler de ce livre pour que vous puissiez à votre tour vous abandonner à ses charmes sauvages et mystiques.

 

L’exotisme polaire

C’est tout d’abord là que naît l’originalité de ce roman : le lieu, un univers fascinant et trop peu représenté dans la littérature. L’histoire se passe au nord du Canada par delà le cercle polaire, là où la nuit est lourde et longue, là où c’est le pergélisol qui craque sous vos pieds, là où la nature, brutale et hostile, révèle des charmes particuliers qu’il faut apprendre à dompter. C’est l’omniprésence d’un froid inflexible qui redessine les contours de l’existence. Ce sont des vies rudes, empreintes de la culture inuit et qui, hésitant entre la modernité et la tradition, déclament une poésie sauvage sous les aurores boréales. Tout un univers à apprivoiser entre les pages de ce petit roman.

 

Un récit envoûtant, empreint d’une magie sauvage

Bien souvent, le récit prend la forme d’une rêverie hallucinée, et le réel s’estompe derrière des visions chamaniques où la nature se pare de magie. Pierres, renards, aurores boréales … le monde se révèle sous nos yeux peuplé d’esprits millénaires tout droit sortis des contes inuits, venus à la rencontre de l’Homme. Et cette magie se retrouve partout : à travers les croyances conservées et déversées en chuchotements dans des oreilles attentives, à travers les rites, les prédictions … La frontière entre le monde des Hommes et celui des esprits est poreuse et le mystique déborde dans le réel pour finalement s’y intégrer pleinement, tout comme les rêves de l’héroïne, prophétiques, imprègnent son quotidien. Plus l’on avance dans ce roman et plus l’on s’aperçoit avec émerveillement que les deux mondes se mêlent sans cesse, formant les deux parties indissociables d’un tout.

 

La transformation d’une héroïne

Croc Fendu a tout d’un récit de formation, mais marqué par une magie millénaire qui peu à peu gagne son héroïne pour la mener sur sa propre voie et en faire un personnage unique. La jeune fille que nous suivons se construit, tout du long, sur des frontières floues entre les mondes : l’homme et l’animal, le bien et le mal, l’homme et l’esprit … Les notions s’entremêlent sans plus de distinction. En grandissant, notre héroïne s’hybride, se mêle d’une certaine animalité et d’une spiritualité qui confinent au surnaturel, développant un rapport organique à la nature. Le froid, les évocations de la terre et du règne animal s’associent à des métaphores charnelles et traduisent le lien unique qui est en train de se tisser, et chaque étape de son parcours initiatique (l’enfance puis l’adolescence, la découverte de la violence, de l’amour et du désir …) se double d’un voyage chamanique halluciné. Le glissement s’opère du monde des Hommes vers le monde mystique, peuplé de divinités ancestrales aux desseins ambigus, et notre héroïne, en transcendant ainsi sa nature humaine, accomplit finalement sa destinée.

 

Les mots ne rendent décidément pas justice à ce roman de Tanya Tagaq qui laisse une sensation indéfinissable. Étrange, d’une poésie hypnotique qui nous berce vers des rêves troubles. On achève ce roman comme on s’éveille d’un songe particulièrement envoûtant, ne sachant désormais plus très bien où se situent les frontières entre le réel et le surnaturel, mais en souhaitant coûte que coûte que cet onirisme énigmatique fût vrai.

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